"L'Année où j'ai vécu selon la Bible" d'AJ Jacobs (ed. Jacqueline Chambon) © AJ Jacobs
C'est un projet fou. Pendant un an, le journaliste new-yorkais A.J. Jacobs a décidé de vivre selon les préceptes de la Bible. Il relate cette expérience dans un livre à la fois drôle et passionnant L'Année où j'ai vécu selon la Bible, publié aux Editions Jacqueline Chambon. Retour sur une expérience singulière.
LCI.fr : D'où vous est venue cette idée de vivre pendant un an selon les préceptes de la Bible ?
A. J. Jacobs : J'ai grandi sans aucune éducation religieuse [bien que d'origine juive, l'auteur explique qu'il est "aussi juif que le Bistro Romain est italien", NDLR]. J'ai donc décidé d'en apprendre plus sur la religion et quelle meilleure façon que d'essayer de plonger dedans, de lire la Bible, de faire tout ce qui est écrit dedans et de voir comment cela affecte ma vie ?
LCI.fr : Dans Le Figaro Littéraire, Yann Moix a critiqué votre démarche en disant que cela ne servait à rien si vous n'aviez pas la foi. Que lui répondez-vous ?
A. J. J. : Il y a trois parties dans la religion : croyance, comportement et communauté. Les trois C. Je n'étais peut-être pas croyant mais cela a de toute évidence changé mon comportement et mon sentiment d'appartenance à une communauté, à l'humanité. Cela a donc eu un impact énorme et profond sur moi. Ici, aux Etats-Unis, les religieux n'ont eu aucun problème avec le fait que je n'acceptais pas vraiment Dieu...
LCI.fr : Bienvenue en France...
A. J. J. : (rires) Je pensais que vous les Français étiez tous non-croyants !
LCI.fr : Qu'est-ce que cette année biblique a changé dans votre vie ?
A. J. J. : Cela a changé tous les aspects de ma vie. La façon dont je m'habillais, dont je mangeais, dont je parlais ; la façon dont je pensais, dont je touchais ma femme... J'ai dû respecter des centaines de règles - les plus célèbres comme les dix commandements ou "Aime ton prochain" ou "Soyez féconds, multipliez..." et, au fait, j'ai été fécond et j'ai multiplié...
LCI.fr : Oui, au cours de cette année, vous avez eu des jumeaux...
A. J. J. : Oui j'ai pris mon projet très au sérieux. Au-delà de tout ça, j'ai également voulu suivre une centaine de règles plus obscures comme "Tu ne tailleras pas les coins de ta barbe" et donc à la fin, j'avais cette énorme barbe...
LCI.fr : Sur les photos, vous faisiez peur à voir...
A. J. J. : C'était effrayant. Ma femme avait peur et j'ai passé beaucoup de temps dans les contrôles aux aéroports. Mais bon, c'est ce que disait la Bible donc je l'ai fait. Beaucoup de ces règles semblaient absurdes mais je me suis dit que je ne connaîtrais jamais leur signification ni leur impact profond sur ma vie si je ne les suivais pas.
LCI.fr : Vous avez même lapidé un adultère ! Racontez-nous comment cela s'est passé...
A. J. J. : Dans l'Ancien Testament, il est souvent question de lapider les adultères donc je me suis dit que je devais au moins essayer. Cela s'est passé, ici, à New York. C'était vers la fin de l'année. J'étais habillé de manière très biblique, en robe blanche et sandales, et un homme est venu me demander : "Pourquoi êtes-vous habillé comme ça ?" Je lui ai expliqué que j'essayais de suivre les règles de la Bible, des dix commandements jusqu'à la lapidation des adultères. Il m'a alors dit : "Je suis un adultère. Allez-vous me lapider ?" Je lui ai répondu : "Bien sûr, ce serait formidable !" J'ai donc pris des pierres que je gardais dans ma poche - des petites pierres, du gravier... la Bible ne précise pas la taille des pierres à employer. En fait, il a pris les pierres de ma main pour me les lancer au visage. Je me suis dit : "Œil pour œil..." et je lui en ai renvoyé une.
LCI.fr : Dans le livre, vous le décrivez comme un sale type mais auriez-vous lapidé une femme si elle vous avait dit qu'elle était adultère ?
A. J. J. : (rires) Cela aurait été plus difficile. Ce type était un vieux grincheux, il n'était pas très gentil. Mais bon, j'ai pu ajouter ça à ma liste des règles bibliques que j'ai respectées et ça m'a fait du bien.
LCI.fr : Vous indiquez avoir suivi près de 700 règles au point d'avoir placé des pense-bêtes un peu partout dans votre appartement. Lesquelles ont été les plus difficiles à respecter ?
A. J. J. : Les plus difficiles étaient probablement celles destinées à éviter les petits péchés que l'on commet chaque jour. La Bible dit que tu ne peux pas faire de commérages, ni mentir, ni convoiter ; or, j'habite à New York et je suis journaliste donc cela représente 70% de mon activité quotidienne. C'était donc un immense défi et je ne savais pas comment devenir une meilleure personne. La seule solution que j'ai trouvée, c'est de faire comme si j'étais une meilleure personne et à la fin, je suis devenu quelqu'un d'un peu meilleur. Ce fut une des grandes leçons de mon année biblique : tes comportements affectent tes pensées. En me comportant de manière biblique, j'ai commencé à penser de manière biblique.
C'est une autre réponse au monsieur [Yann Moix, NDLR] qui n'a pas aimé mon livre : je n'ai peut-être pas accepté Dieu d'une manière qui lui satisfaisait mais j'ai vécu un profond changement dans ma croyance. Je suis devenu ce qu'un ami prêtre a appelé un "agnostique respectueux". Qu'il y ait un Dieu ou non, je crois en l'idée du Sacré. Les prières, le respect du sabbat, passer du temps en famille, tout cela peut être sacré.
Découvrez ci-dessous une vidéo promotionnelle réalisée par l'éditeur américain d'AJ Jacobs :
LCI.fr : Au début de votre année biblique, vous racontez que vous avez eu du mal à vous asseoir...
A. J. J. : Il y a une règle dans l'Ancien Testament qui interdit que tu touches une femme pendant ses menstruations. Et si tu prends vraiment la Bible à la lettre, tu ne peux même pas t'asseoir sur un siège où une femme ayant ses règles s'est assise. Mon épouse a trouvé ça offensant alors, elle s'est assise sur tous les sièges de notre appartement lorsqu'elle avait ses règles. J'ai donc été obligé de rester souvent debout. J'ai fini par acheter un siège portatif que j'emmenais partout.
LCI.fr : Vous avez également dû éviter les bagarres contre les hommes mariés...
A. J. J. : (rires) Oui, il y a une règle dans la Bible qui dit que si tu te bats contre un homme marié et que son épouse attrape tes testicules, tu dois donc lui couper la main. Je me suis dit que je devais obéir à ça, c'était sur ma liste. J'ai décidé de le faire en évitant toute bagarre avec un homme marié dont l'épouse se trouvait à proximité et ayant l'air d'avoir une poigne de fer.
LCI.fr : Quels enseignements avez-vous retirés de cette expérience ?
A. J. J. : Qu'il ne faut pas essayer de suivre la Bible au pied de la lettre - et des millions d'Américains disent le faire. Mais, selon mon expérience, ils choisissent les règles qu'ils veulent suivre car suivre les Ecritures à la lettre est impossible. La Bible est tellement pleine de sagesse et de poésie que tu passeras à côté si tu la suis à la lettre.
Autre enseignement : la gratitude. En rendant grâce régulièrement [prières de remerciement, NDLR], je me suis rendu compte des centaines de bonnes choses qui se produisent chaque jour plutôt que m'attacher aux trois ou quatre événements qui tournent mal quotidiennement. Il y a des règles que j'ai continué à suivre après cette année biblique. Par exemple, je respecte le sabbat...
LCI.fr : J'aurais dû essayer de vous envoyer un mail un samedi pour voir [dans le livre, A.J. Jacobs explique avoir du mal à ne pas consulter sa messagerie pendant le sabbat]...
A. J. J. : Argh ! J'aurais alors été obligé de vous lancer des pierres ! Sinon, mon épouse et moi avons fini par fréquenter une synagogue dans notre quartier. Surtout pour nos enfants. Je voulais leur donner un petit goût de notre héritage.
LCI.fr : J'ai lu que vous aviez gardé les poils de votre barbe après l'avoir rasé !
A. J. J. : Oui, je l'ai gardée dans un sac en plastique. A un moment, j'ai suggéré à mon éditeur de distribuer les poils pour faire la promotion du livre mais on m'a dit que c'était une idée affreuse.
LCI.fr : Je vous le confirme ! Vous donnez beaucoup de conférences sur votre livre. N'êtes-vous pas devenu une sorte de gourou ?
A. J. J. : Je ne sais pas. Je suis très flatté quand des gens me disent que j'ai changé leur vie et que je les ai inspirés... J'adore ça !
LCI.fr : Je crois que vous êtes en train d'enfreindre un commandement, là...
A. J. J. : Oh, l'orgueil ! (rires) Probablement ! Ce n'est pas très biblique. Je dois avouer qu'un de mes moments préférés a été quand, il y a une semaine, lors d'une lecture publique, un homme est venu avec un siège portatif.
LCI.fr : J'espère que vous n'en êtes pas fier !
A. J. J. : Non, non, pas fier du tout (rires) !
LCI.fr : Votre conception du journalisme, c'est de vous plonger dans votre sujet d'étude, tel un cobaye. Vous vous êtes fait passer pour une star d'Hollywood, vous avez lu l'intégralité de l'Encyclopédie Britannica pendant un an... Quels sont vos prochains projets ?
A. J. J. : Pour le magazine Esquire, j'ai essayé d'être quelqu'un de plus rationnel en faisant reposer mes décisions uniquement sur la logique. Bien sûr, je n'y suis pas arrivé mais c'était une expérience intéressante.
LCI.fr : Avez-vous des tabous ou y a-t-il des limites que votre femme impose à vos expériences ?
A. J. J. : Elle a rejeté certaines de mes idées. Elle a un droit de veto. A un moment, j'ai voulu resté dans mon appartement pendant un an, parce que j'adore être à la maison et je voulais voir si je pouvais survivre sans quitter ma chambre. Elle m'a dit : "Hors de question !"
LCI.fr : Ce n'était pas plutôt une excuse pour rester chez vous à ne rien faire ?
A. J. J. : (rire) Un petit peu !
L'Année où j'ai vécu selon la Bible d'AJ Jacobs (ed. Jacqueline Chambon), 440 pp, 23 euros
La Bible en BD |
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Retour MYTF1
Ceux que la Bible intéresse mais qui ne parviennent pas à la lire sont invités à se plonger dans l'adaptation en bande dessinée que publient les éditions Delcourt. Le premier opus de cette série est consacré aux 31 premiers chapitres de la Genèse, dans l'Ancien Testament. On y suit les traces d'Adam et Eve, de Noé, d'Abraham et de Jacob. Les scénaristes Michel Dufranne et Jean-Christophe Camus ont réussi à résumer le texte original sans le dénaturer. La mise en images de Damir Zitko, assisté de Vladimir Mario Davidenko, est, quant à elle, superbe. Une belle porte d'entrée à un livre que se partagent Chrétiens, Juifs et, pour certains épisodes, Musulmans.
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