Chronique d'une vie volée

Par , le 01 septembre 2010 à 14h02 , mis à jour le 01 septembre 2010 à 16h12

Roman - D'une chronique acérée sur la bonne société en Virginie au tournant des années 50, "Féroces" de Robert Goolrick bascule par petites touches vers une autobiographie brutale. A lire.

La couverture de "Féroces" de Robert Goolrick paru chez Anne Carrière.La couverture de "Féroces" de Robert Goolrick paru chez Anne Carrière. © Anne Carrière

"Mais ce jour-là, je racontai tout à ma grand-mère, et elle écouta, et elle répondit : 'Ne répète jamais cette histoire à qui que ce soit d'autre. Si tu répètes cette histoire à quelqu'un, il arrivera des choses terribles. Quelque chose de terrible arrivera à notre famille.' Ensuite, elle eut beaucoup de choses à faire."

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Chez les Goolrick, il y avait des règles. Toutes sortes de règles. Certaines des plus futiles, comme ne jamais boire ni servir de rhum. En Virginie, au tournant des années 50, on sert des cocktails et on se finit au bourbon. Pour les boire, on respecte un rituel, un apparat, une tenue. Parmi toutes ces règles, il en était une, propre aux Goolrick, à n'enfreindre sous aucun prétexte : rien ne doit sortir de la famille. "Est-ce que vous avez parlé de nous ?", demande sans cesse, terrifiée, la mère de l'auteur.

Et pourtant qui n'aurait envié les Goolrick, lui le professeur universellement aimé, elle que tous les ados du coin rêvent d'avoir pour mère, toujours à l'écoute, si compréhensive. "On les adorait pour leur sens de l'humour et leur charme, pour leur beauté et leur minceur, pour la manière de s'habiller de ma mère, et de mon père aussi."

exergue "Vous avez parlé de nous ? Insistait-elle. Est-ce que vous avez parlé de moi?"

Bien sûr, le foyer manque d'argent mais "tout le monde était pauvre. Ils étaient tous profs de fac et ils passaient leur temps à emprunter cinquante dollars et une bouteille de bourbon pour finir le mois". Bien sûr, madame noie son amertume dans une mer de tranquillisants – "comme toutes les maîtresses de maisons à l'époque". Bien sûr, il y avait les disputes "terribles, au vitriol". Bien sûr. Bien sûr. "Vous avez parlé de nous ? Insistait-elle. Est-ce que vous avez parlé de moi?"

Féroces, le titre en français, traduit la terrible cruauté des parents. Cinglant, il claque comme ce chapitre déchirant le voile sur l'origine de toutes ces douleurs. Féroces aussi comme l'humour du père, comme l'appétit démesuré de ce couple pour les party entre gens de bonne société. The end of the world as we know it : scenes from a life, le titre en anglais, gomme cette brutalité, cette bestialité, mais il révèle une autre facette du roman, la plus importante peut-être : tout commence comme une fresque de la société virginienne, quelque chose d'académique, de respectable. Mais, le lecteur le pressent, ce monde est finissant, en sursis.

exergue "Ecrire ne m'a ni libéré ni rendu prisonnier de mon passé. C'est simplement quelque chose dont je sais que c'est là"

Robert Goolrick a entamé ce récit après avoir rédigé un premier roman Une femme simple et honnête (A reliable woman, également paru chez Anne Carrière). "Ecrire ses mémoires, confiait-il à BookReporter.com, c'est comme écrire une lettre longue et honnête à un confident." "Mais cela ne m'a ni libéré ni rendu prisonnier de mon passé. C'est simplement quelque chose dont je sais que c'est là", expliquait-il Powell's Books. "Je me demande en permanence pourquoi les gens font ce qu'ils font. Ecrire m'oblige à faire des choix : il vous faut trancher et dire, en fin de compte, 'cela a eu lieu', de manière compréhensible pour le lecteur."

Robert Goolrick dit ce qui fut, en quelques pages crûment, avec détails, ce qui fait de Féroces un livre à ne pas mettre entre de trop jeunes mains. Il ne dit pas que cela : il dit surtout l'alcool, le sexe, la douleur de vivre. De vivre quand même. Il dit la culpabilité, la solitude, de désamour. Il le dit, non comme une longue plainte, mais comme une chronique du quotidien, n'hésitant pas au passage à raconter une anecdote, à plaisanter même, sans que le lecteur puisse jamais se départir d'une noire tension.

Il en dit peut-être trop, enfin, lorsque, dans un dernier chapitre d'une grande beauté, Robert Goolrick énumère les raisons pour lesquelles ce livre devait exister. "On peut se demander pourquoi je décide de le faire. S'interroger sur l'égoïsme, la douleur que je vais infliger, sur ces souffrances terribles que je vais raviver sans vraie raison." Comme si les faits ne parlaient pas d'eux-mêmes. Comme si, une dernière fois, il s'excusait d'avoir enfreint la loi de la famille : surtout ne rien dire.

Féroces
de Robert  Goolrick

Anne  Carrière

250 p., 20,50 euros

Par David Straus le 01 septembre 2010 à 14:02
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