Mort de Jean Dutourd, râleur, réactionnaire et fier de l'être

Par TF1 News, le 18 janvier 2011 à 07h12 , mis à jour le 18 janvier 2011 à 09h48

L'académicien Jean Dutourd, romancier et essayiste, acrobate de l'imparfait du subjonctif, pourfendeur du "franglais" et de la bêtise jargonnante, est mort lundi soir à l'âge de 91 ans à son domicile parisien.

L'académicien Jean DutourdL'académicien Jean Dutourd © www.abacapress.com

 

La nouvelle de la disparition de Jean Dutourd a été annoncée en pleine nuit. L'académicien s'est éteint lundi soir à l'âge de 91 ans, chez lui, à Paris. Il laisse une oeuvre marquée par une ironie caustique et les prises de positions tranchées d'un écrivain qui détestait son époque et se disait nostalgique d'une "société agraire et littéraire". Défenseur passionné de la langue française, il n'avait cessé d'épingler le langage à la mode, évoquant même la possibilité de créer des amendes spécifiques pour sanctionner l'usage du "franglais" : shocking ! ... mais efficace, puisque ce contestataire doté d'un grand sens de la provocation avait ainsi réussi à faire parler d'un thème assez peu à la mode dans les médias populaires... Nicolas Sarkozy a rendu hommage mardi à cet "iconoclaste des lettres françaises", chez qui "la provocation n'a jamais éclipsé l'engagement et la profondeur de la pensée".

Dutourd avait un physique de grognard, avec pipe et moustaches, et l'âme d'un résistant. Né en janvier 1920 à Paris, mobilisé et fait prisonnier en 1940, il s'évade pour rejoindre la Résistance, où il est co-fondateur du mouvement Libération-Sud. Arrêté une nouvelle fois en 1944, il s'évade à nouveau et participe à la Libération de Paris. Dès lors, l'écrivain empruntera les chemins de traverse pour dénoncer la bêtise triomphante et les modes, les jargonneurs et l'air du temps. "Nous sommes, sans aucun doute, beaucoup plus bêtes aujourd'hui qu'il y a cent ans. Et d'une toute autre bêtise, expliquait-il. Celle du XIXe siècle était cartésienne... C'était une bêtise d'idées. Aujourd'hui, il n'y a plus d'idées, la bêtise est toute nue, fondée sur le vocabulaire : on dit n'importe quoi, du charabia, des choses qui n'ont pas de sens".

Un familier des Grosses têtes

Ecrivain, Jean Dutourd donne le meilleur de son oeuvre dès les années 1950. Au bon beurre, prix Interallié 1952, brosse le portrait caustique d'un couple d'épiciers opportunistes et cruels sous l'Occupation. Un livre qui lui vaut l'image d'un boutiquier des lettres roublard dont il fera son fonds de commerce. Admirateur inconditionnel du général de Gaulle, cet érudit bourru, qui puisait ses références chez Montaigne, Proust et Balzac, sera de 1963 à 1999 chroniqueur puis éditorialiste du quotidien populaire France Soir. Le 14 juillet 1978, un attentat à la bombe, jamais revendiqué, détruit son appartement parisien. "Ça m'a rajeuni. Ça m'a rappelé l'époque où c'est moi qui posais les explosifs", dit-il alors : "Ça prouve au moins que j'ai du style".

Entre temps, son oeuvre s'est enrichie d'une trentaine de titres. Des Taxis de la Marne (1956) au Demi-solde (1964), ou au Printemps de la vie (1972). Elu en novembre 1978 à l'Académie française, il peaufine son image de râleur renfrogné et aligne les essais polémiques et les odes à la France d'autrefois : De la France considérée comme une maladie (1982), Henri ou l'Education nationale (1982) ou La Gauche la plus bête du monde (1985). Mais le prosateur élitiste, l'acrobate de l'imparfait du subjonctif, élargit son public avec l'émission Les Grosses têtes sur RTL, à laquelle il participe assidûment dans les années 1980. Dutourd répond à toutes les questions, au côté d'improbables vedettes du show-biz. Il devient en quelques années un personnage familier de la radio et de la télévision, l'académicien de service, au côté de l'aristocratique Jean d'Ormesson.

Homme de droite, pourfendeur de la science et du progrès, cet esprit malin, père de deux enfants, dont une fille décédée, savait susciter l'admiration au delà de son camp quand il s'agissait de défendre la langue française. "Dans une époque de misère grammaticale, c'est agréable de trouver quelqu'un qui sait écrire", a dit de lui Philippe Sollers. Ses prises de positions controversées en faveur des Serbes de Bosnie lors du conflit dans l'ex-Yougoslavie, comme son rejet virulent de la féminisation des noms à la fin des années 1990, firent en revanche grincer des dents. Et si, avec quelque 70 livres à son actif, l'auteur d'Au bon beurre a "beaucoup tartiné" - comme l'a écrit Le Canard enchaîné - il a su imposer la figure d'un écrivain populaire, qui s'attachait à dégonfler les fausses valeurs et les prétentions de son temps.

Par TF1 News le 18 janvier 2011 à 07:12
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12 Commentaires

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  • matger, le 19/01/2011 à 12h44

    Nous avons perdu ,non seulement un homme de lettres,mais un homme plein d'humour avec lequel humour il a su dépoussiérer un tant soit peu cette austère académie française .Il était pétillant,doté d'une grande culture et sa personnalité si sympathique jouissait d'une popularité dans le sens le plus noble du terme.Merci monsieur Dutourd pour les bons moments que vous nous avez fait passer.Condoléances à ses proches.

  • mars1394, le 18/01/2011 à 16h45

    Les hommes comme lui sont trop rares. Défendre la langue Française est une démarche épuisante. Nous sommes cernés par les méfaits des anglicismes, de la pub, de la télévision. Au travail, on m'abreuve de "debriefing", "reporting", "workflow", "top ten". A la maison, la télévision me parle de yaourts "gourmands", de voitures de course qui sont plus "vite" que d'autres, et dans la rue ou à la sortie des lycées, je préfère ne pas en parler. Je n'irai pas jusqu'à dire que je déteste notre époque, mais nous sommes prisonniers des diktats de l'industrie, de la publicité, des médias. La conscience collective est conditionnée par tous ces éléments.

  • 33a25a52, le 18/01/2011 à 16h13

    à chaque décés d'un académicien notre France perd beaucoup de son identité.....

  • slave70, le 18/01/2011 à 14h00

    @kosotto1 : un mot aimable est comme un jour de pintemps ! (proverbe russe)

  • zen1491, le 18/01/2011 à 11h51

    Monsieur Dutour, vous êtes un immortel, vous êtes juste parti là haut avec la petite Emilie, après vous, personne n'osera plus la chanter ! J'étais scotchée à la radio quand vous veniez aux Grosses Têtes, vous y faisiez venir vos petits camarades Académiciens et cela ne s'oublie pas. Vous nous avez fait rire mais aussi ''remués'' dans nos consciences, continuez de là où vous êtes à regarder les mortels que nous sommes.

  • mcg35, le 18/01/2011 à 11h26

    Un "Homme de Culture", un Humaniste, au sens où l'entend @bene4975. Merci, Monsieur Dutourd, et Reposez en Paix.

  • kosotto1, le 18/01/2011 à 11h03

    La première partie de cette citation nous ramène aux 2 jeunes français inhumés hier, la seconde à Jean Dutourd lui même. Merci slave 70 et continuez de nous adresser de belles citations.

  • bene4975, le 18/01/2011 à 10h52

    Un homme (au sens "humain") comme on n'en fait plus....en France en tout cas ! Adieu monsieur, vous nous avez apporté beaucoup de bonheur

  • f6262, le 18/01/2011 à 09h35

    La langue Française perd un grand nom et un hardi défenseur de la culture.

  • slave70, le 18/01/2011 à 09h33

    Mourir, pour un jeune homme, c'est lui voler son avenir ; pour un vieillard, lui voler son passé. Paix à votre âme, - Monsieur Jean DUTOURD.

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