Robert Solé, à la recherche du paradis perdu

Par Sylviane MOUKHEIBER, le 05 novembre 2010 à 17h33 , mis à jour le 21 décembre 2010 à 12h07

Roman - Robert Solé, journaliste et écrivain, fait revivre le temps d'un roman, les péripéties d'une famille syro-libanaise d'Egypte, dans une société naguère cosmopolite et brillante, avant la montée des intolérances et de l'inexorable exil.

Robert Sole Une soirée au caireRobert Sole Une soirée au caire © Seuil

Au Moyen Orient, il était une époque où douceur de vivre et brassage des communautés faisaient bon ménage. Chrétiens, musulmans, juifs, vivaient dans une relative bonne entente, créant une société cosmopolite, riche de sa diversité. Dans son dernier opus Une soirée au Caire, le journaliste écrivain Robert Solé, syro-libanais d'Egypte, revient sur ces années-là :

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"Mes parents, eux, avaient choisi d'habiter à Héliopolis, la cité bâtie à une vingtaine de kilomètres du Caire, en plein désert. Un nom magique comme Alexandrie... Cette ville à l'architecture métissée avait attiré, presque naturellement, une population cosmopolite. Les mosquées et les synagogues se mêlaient aux églises de tous les rites. L'épicier était grec, le photographe arménien, le pâtissier suisse, le bijoutier maltais, le repasseur venait du Delta et le marchand de fèves de Haute-Egypte..."

Un parfum d'autobiographie

La réalité n'était peut-être pas aussi idyllique que les souvenirs qu'il en reste, mais l'Egypte a tout de même connu cet âge d'or. Laurence Durrell l'a raconté dans son Quatuor d'Alexandrie, d'autres aussi l'ont chanté. Nostalgie d'une période douce où les langues s'entremêlaient, les cultures, les traditions venaient s'enrichir les unes les autres, ou le Monde arabe et l'Occident ne se faisaient pas face. L'ouverture était une richesse, une chance. Aujourd'hui cet Orient-là, est en train de sombrer corps et âme, l'intolérance politique et religieuse claquemurant les esprits, poussant certains à l'exil.

Dans ses romans, comme Le Tarbouche qui obtint le prix Méditerranée, Le Sémaphore d'Alexandrie,  La Mamelouka,  Mazag, Robert Solé fait à chaque fois revivre cette période unique. Une traversée du siècle, rythmée par les péripéties (un parfum d'autobiographie) d'une famille grecque-catholique francophone, férue de culture française mais aussi si intensément égyptienne. Son fondateur, Georges Batrakani, est un illustre fabricant de tarbouches, ces chapeaux à la mode ottomane de l'époque. Nommé bey en 1926, titre de noblesse d'alors, Georges Batrakani espère faire souche dans ce pays. Mais plusieurs décennies plus tard, l'exil dispersera ses descendants en Europe et au Canada. 

L'auteur fait revenir au pays Charles le narrateur, petit-fils de Georges Bey, pour une mission particulière, après des années de vie en France. Il est reçu par sa tante Dina dans la villa familiale de Garden City. Ce n'est pas son premier voyage, mais pour celui-ci son regard est à la fois distancié et introspectif. L'Egypte a changé. Corruption, surpopulation, pauvreté gangrènent le pays. Les intégristes islamistes s'infiltrent dans la société, les femmes se voilent. "(...) je vis sortir de l'immeuble une jeune femme mince, entièrement voilée de noir, dont on ne distinguait que les yeux. L'inconnue s'immobilisa un instant sur le perron. Son regard de fer semblait me dire : 'vous n'avez rien à faire ici, repartez dans votre pays'".
Une nostalgie douce et cruelle

Des oasis perdurent qui tentent de faire revivre la splendeur passée, celle qu'il a connue au cours de son enfance. Dina reçoit la bonne société égyptienne d'aujourd'hui devenue anglophone, des archéologues français en mission, essaie de maintenir le rang, mais tout cela a un parfum désuet de fin d'époque. Et Charles, à l'affut d'informations, de sensations oubliées du passé, promène son regard d'exilé sur ce pays devenu pour lui un mélange à la fois doux et cruel d'étrangeté et de nostalgie. "Notre monde a disparu, constate-t-il, et je continue pourtant à guetter les battements de son cœur et ses sourires."

A la recherche du paradis perdu, mais aussi de scènes d'un autre temps, qui font revivre, les oncles érudits si friands de citations littéraires, celui devenu jésuite, les repas familiaux du dimanche où l'on discutait politique en trois langues, dégustant la Molokheya, ou  Yassa, cet ancien chauffeur copte à l'ancestrale sagesse était si dévoué à sa famille. Les époques se télescopent, les douces années 60, puis celles plus âpres de l'exil à Beyrouth, Genève, Paris, Montréal.

Car ici, et c'est de cela qu'il s'agit, grâce à la magie du roman, Robert Solé fait revivre ces années uniques, au dosage si particulier d'Orient et d'Occident qu'ont connue l'Egypte et le Moyen-Orient. Aujourd'hui le pays a changé, si les nouvelles générations sont porteuses d'espoir, pour Charles, ce voyage ressemble à un livre qui se ferme.

Une Soirée au Caire

de Robert  Solé

Le Seuil,

210 p., 17 euros
Le site de Robert SoléRobert Solé - site officiel  

Par Sylviane MOUKHEIBER le 05 novembre 2010 à 17:33
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