Le savant et le politique

Par Propos recueillis par Sophie LUTRAND , le 11 décembre 2000 à 00h00

"Les chercheurs dans leurs labos, les politiques dans leurs bureaux", la formule a vécu; les deux travaillent de plus en plus conjointement et la gestion de la vache folle en est l’une des illustrations, au risque, peut-être, de confondre leur rôle et leur responsabilité. Interview de Jean-Jacques Duby, directeur de Supélec et chercheur.

Le savant et le politique © INTERNE

TF1.fr : Les hommes politiques font de plus en plus appel aux scientifiques avant de prendre certaines décisions comme pour l’affaire de la vache folle. Est-ce vraiment un phénomène nouveau ?

Jean-Jacques Duby : Oui, pendant très longtemps ils n'ont eu aucune relation si ce n’est que les hommes politiques attiraient des scientifiques pour des questions d’image ou de prestige au même titre que des musiciens ou des peintres. Puis les politiques se sont aperçus de l’importance géostratégique des découvertes scientifiques et de l’intérêt qu’ils pouvaient en retirer, notamment pour la défense. Parallèlement, les scientifiques ont fait appel aux finances publiques pour mener leurs recherches.

TF1.fr : On voit fleurir aujourd’hui un certain nombres d’agences ou de comités d’experts sur lesquels les hommes politiques s’appuient pour mener leur politique. N’est-ce pas un moyen de se dédouaner de la responsabilité des mesures qu’ils prennent ?

Jean-Jacques Duby : C’est effectivement ce que je dénonce. Dans une entreprise privée, si je demande à une commission d’étudier tel ou tel projet ou si je fais appel à un consultant extérieur, il me donne un avis. Après c’est à moi de prendre la décision. Il peut arriver que les politiques s’abritent derrière les décisions des scientifiques et là ils ne font pas leur boulot.

Tout dépend de la façon dont on pose les questions. A mon avis les scientifiques ne devraient pas répondre à la question, " qu’est-ce que je dois faire ? " mais à " quel est le risque si, moi politique, je ne fais rien ".


-

il faut comprendre que l’erreur scientifique est inhérente au travail de recherche

TF1.fr : Dans le cas des farines animales, Lionel Jospin avait d’abord affirmé qu’il se baserait sur l’avis de l’AFSSA  puis il a cédé à la pression de l’opinion sans attendre les recommandations de l’Agence.

Jean-Jacques Duby : C’est la différence fondamentale entre les scientifiques et les politiques. Les premiers prennent leur décision quand ils peuvent la prendre, les politiques quand ils doivent la prendre. Si le scientifique dit qu’il lui faut un délai de 4 mois, on peut éventuellement lui demander de le faire en trois, mais sa priorité numéro un est l’exactitude ou la certitude scientifique et cela prend du temps ! En revanche, le politique doit tenir compte des questions de santé publique, des questions de société. C’est sa priorité à lui.

TF1.fr : Peut-on envisager que l’on se retourne un jour contre les experts qui n’avaient pas prévu à temps le risque de la consommation de tels ou tels produits, comme dans le cas de la vache folle et qu’ils soient tenus responsables au même titre que les politiques puisque aujourd’hui, ils participent au processus de décision.

Jean-Jacques Duby : C’est bien ce qui est dramatique. Il est déjà arrivé, comme dans l’affaire du sang contaminé, que des experts soient condamnés pour avoir commis une erreur. Dans le cas de l’amiante, les auteurs du rapport de l’académie de médecine sur l’amiante ont été poursuivis au pénal pour diffusion de fausses nouvelles. Je ne demande pas que les scientifiques soient au-dessus des lois mais il faut comprendre que l’erreur scientifique est inhérente au travail de recherche, et le principal moteur du progrès des connaissances. Condamner un scientifique parce qu’il s’est trompé c’est méconnaître la nature même de son travail. Et l’effet pervers c’est que plus aucun scientifique n’osera dire qu’il n’y a pas de risque. D’abord pour être sûr de pas être inquiété et parce s’il émet un doute, son laboratoire aura des financements. Tout le système les incite à dire qu’il y a un risque.

TF1.fr : Doit-on alors rendre les scientifiques intouchables malgré l’impact de leur recherches et de leurs avis ?

Jean-Jacques Duby : Non surtout pas. Mais je voudrais faire un parallèle avec les experts financiers ou les économistes. Ils se trompent autant que les scientifiques, voire plus. Pourtant, on ne poursuit pas un banquier qui vous a fait faire un mauvais placement, on change de banque. On ne le poursuit que s’il a mal fait son boulot. C’est ce que les Anglo-saxons appellent le " due diligence ", c’est-à-dire qu’il a fait tout ce qu’il fallait et qu’il n’a commis aucune négligence.

Il faut également faire le distinguo entre le travail de l’expert et celui du chercheur. Ce dernier est avant tout un " tueur ". Il doit confronter ses hypothèses à celle d’autres équipes de chercheurs, publier ses résultats avant les autres… c’est une compétition. Alors que l’expert, lui, doit regarder tous les faits à la lumière de la théorie établie et de toutes les théories existantes. Je prends un exemple : le professeur Southwood était le patron de la première commission britannique sur l’ESB en Angleterre. Il avait assuré qu’il n’y avait aucun risque de transmissibilité de la maladie à l’homme au regard de la théorie reconnue à l’époque. Pourtant, au même moment, aux Etats-Unis, il y avait un obscur chercheur qui avait une théorie abracadabrante qui parlait de prion… Southwood a réagi en chercheur et n’a pas tenu compte de cette théorie farfelue qui a été vérifiée par la suite. Il a commis une faute en tant qu’expert.

��
Par Propos recueillis par Sophie LUTRAND le 11 décembre 2000 à 00:00
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Économie
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

       Chargement en cours...
      Alertez-nous
        alertez-nous

        Témoin d'un événement ?

        Alertez la rédaction !

        Envoyez une alerte

        A lire aussi
        logAudience