'Il faut assujettir la finance au social, et non l'inverse'

Par Léonard VINCENT , le 27 janvier 2001 à 17h40 , mis à jour le 25 janvier 2001 à 18h00

Alors que se tiennent, en parallèle, le 31è Forum économique mondial de Davos et le 1er Forum social de Porto-Alegre, tf1.fr a interrogé Louise Guerre, présidente nationale du Centre des Jeunes Dirigeants. Elle expose les positions singulières de ce syndicat patronal français hors normes, qui lutte depuis 1938 pour remettre l'économie au service de l'homme.

cjd syndicat patron centre des jeunes dirigeants © INTERNE

tf1.fr — Jeudi s'est ouvert à Davos le 31è Forum économique mondial, quand parallèlement a débuté à Porto-Alegre le premier Forum social mondial, sous un slogan qui affirme qu'un "autre monde est possible". Votre mouvement est l'un des rares à proposer en quelque sorte une synthèse entre ces deux univers qui s'opposent de plus en plus violemment.

Comment voyez-vous cette bouderie et cet insurmontable affrontement entre les tenants d'un libéralisme globalisé et les adversaires acharnés de la mondialisation économique ?

"On veut nous faire croire que la financiarisation et la main invisible du marché seraient implacables et qu'aucune régulation ne serait possible, puisqu'on ne saurait pas quoi réguler."

Louise GUERRE — Peut-être un jour, un Forum commun sera-t-il enfin organisé. Je sais pourtant que personne ne pourra faire la synthèse de ces deux thématiques. Le CJD défend depuis 60 ans l'idée selon laquelle l'économie doit être au service des hommes et des femmes, et non l'inverse. Il faut renverser la hiérarchie qui prévaut de nos jours. Certes, la mondialisation est incontournable. Mais on veut nous faire croire que la financiarisation et la main invisible du marché seraient implacables et qu'aucune régulation ne serait possible, puisqu'on ne saurait pas quoi réguler. Mais on omet de dire que les marchés sont déjà régulés, soit sous l'action d'Etat, soit sous l'action de monopoles économiques. Nous nous opposons farouchement à ce processus et nous disons qu'il faut assujettir les mécanismes financiers au social, et non l'inverse.

tf1.fr — Estimez-vous que les mouvements anti-mondialisation "exagèrent" lorsqu'ils s'insurgent contre le cynisme des grands groupes industriels ?

L.G. — Pas toujours. Mais il reste que la mondialisation n'est pas négative en soi, elle sera ce qu'on en fait. Il s'agit d'une tendance naturelle, qui dépasse les siècles depuis la découverte de l'Amérique. En revanche, nous nous opposons à la financiarisation de l'économie. Il faut savoir que sur la somme totale de l'argent qui circule sur la planète, seuls 10% proviennent d'activités humaines. Les 90% restants sont issus de la spéculation sur les marchés, sur les matières premières ou les taux de change. Ce n'est pas tenable. On doit parvenir à assujettir la finance aux besoins des êtres humains, de sorte qu'ils puissent choisir le système qui leur convient.

tf1.fr — D'un autre côté, le libéralisme économique semble être désormais la norme au niveau mondial. Les conséquences en sont parfois dramatiques pour les individus. Est-ce que selon vous, économie de marché égale nécessairement exclusion ?

L.G. — Il faudrait tout simplement trouver un juste milieu, en inventant une économie de marché régulée par des exigences sociales.

tf1.fr — Quels sont les changements que prône le CJD pour réconcilier économie et existence humaine ?

"Une réelle vision de l'Europe, que l'on est en droit d'exiger de la part de nos dirigeants, devrait inventer quelque chose de neuf."

L.G. — La première grande ligne est le refus d'un système unique qui serait un système parfait. Nous sommes persuadés qu'il faut continuer à tenir compte de la diversité qui existe sur la planète. Que les Américains nous fassent croire que leur système a été librement choisi par l'ensemble de la planète, soit. Mais une réelle vision de l'Europe, que l'on est en droit d'exiger de la part de nos dirigeants, devrait inventer quelque chose de neuf. L'Europe doit mettre en place un modèle particulier, qui n'est identique ni au modèle américain, ni au modèle asiatique. Qui soit en fin de compte plus social et donc plus conforme à sa vraie nature.

tf1.fr — Est-ce qu'il n'y a pas un nécessaire changement des mentalités, parallèlement aux décisions politiques ? Est-ce qu'en fin de compte, le dysfonctionnement du libéralisme ne serait pas un problème de valeurs : le profit, la compétitivité sont après tout surtout ancrés dans les esprits, avant d'être érigés en actes économiques et politiques…

L.G. — Tout à fait. S'il n'existe aucune valeur, aucune vision politique sur l'économie — comme c'est le cas aujourd'hui au niveau européen —, ceux qui ont la mainmise sur les finances continueront de diriger le monde.

tf1.fr — En fin de compte, le MEDEF ne s'est-il pas approprié la parole des chefs d'entreprises français ?

"Il y a un dialogue à construire entre ceux qui détiennent le pouvoir économique et ceux qui ont une volonté de construire leur vie."

L.G. — Et il se l'approprie de plus en plus ! Quoique j'ai pu observer que, concernant le dossier des retraites, la CGPME et l'UPA constatent, avec le MEDEF, un accord sur le fond, mais en contestent la forme. Il y a un dialogue à construire entre ceux qui détiennent le pouvoir économique et ceux qui ont une volonté de construire leur vie. C'est cette idée que nous défendons avec acharnement. Sur un dossier comme celui des retraites, qui concerne tout le monde, on nous propose aujourd'hui des schémas allant jusqu'en 2014-2020. Ces mécanismes touchent énormément de gens qui sont en activité de nos jours, et qui ne voudront pas nécessairement s'arrêter de travailler dans une vingtaine d'années. Il faut donc élargir les partenaires des discussions. Un dossier aussi essentiel devrait être débattu au niveau de la société civile, et non uniquement dans le petit cercle des partenaires sociaux.

Par Léonard VINCENT le 27 janvier 2001 à 17:40
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