© INTERNETf1.fr : Dans un sondage paru dans le Journal du dimanche du 8 avril, 70% des Français interrogés se disent prêts à boycotter les produits Danone. Peut-on parler d'un nouveau mode de réaction ?
Robert Rochefort : Je ne crois pas un instant à ce sondage alors qu'au même moment, les Français se ruent dans les magasins Marks and Spencer pour acheter la marmelade dont ils raffolent. La décision du boycott a été prise par certains maires pour leurs cantines. Elle sera également suivie dans les villes concernées par les fermetures d'usines mais au-delà, cela me semble difficile.
Tf1.fr : A-t-on des exemples de boycotts réussis en France ?
"Ce n'est pas évident de dire aux enfants qu'ils seront privés de Danette". |
Robert Rochefort : Quasiment aucun à une ou deux exceptions près. Il y a une vingtaine d'années, les Français avaient largement banni le veau aux hormones de leurs achats à l'appel des associations de consommateurs. Ca avait marché car il y avait un enjeu de santé. Le consommateur accepte plus facilement de se passer d'un produit s'il présente un risque pour lui que si la société est jugée peu "sociale".
Tf1.fr : Même si le boycott ne se concrétise pas dans les actes d'achats, la simple menace n'est-elle pas une nouvelle forme de contre-pouvoirs face aux entreprises ?Robert Rochefort : La France n'a pas la tradition du boycott. Nous sommes davantage habitués aux manifestations dans la rue, aux pétitions et à l'action politique classique. Le boycott est plus une arme de second rang. Mais la situation n'est pas la même dans d'autres pays. Prenons un exemple très récent : en Allemagne, le boycott des stations d'essence Shell a très bien marché. Les Allemands contestaient le coulage éventuel d'une station offshore. Shell a reculé et rapatrié sa station dans la mer du nord (ce qui s'est avéré être plus polluant). Mais il faut dire qu'il est plus facile de boycotter une station d'essence qu'un groupe agroalimentaire. Ce n'est pas évident de dire aux enfants qu'ils seront privés de Danette.
Tf1.fr : Pourtant, même les tentatives de boycott de Total après le naufrage de l'Erika n'ont pas fonctionné. 
Grève à l'usine de Calais -
Robert Rochefort : Les Français ont toujours le réflexe de penser aux effets négatifs d'un boycott. Si on prend Total, les Français se sont dit : si nous le boycottons, nous irons faire le plein chez les concurrents mais qui nous dit qu'ils sont plus sûrs en matière d'environnement ? Les pays où le boycott marche sont des Etats fédéraux, décentralisés avec une vraie culture associative. Aujourd'hui, l'appel au boycott vient plutôt de la base, des maires, de mouvements alternatifs. Ces associations sont visibles dans les médias mais ne sont assez représentatives dans la population pour que cela ait un effet significatif.
Tf1.fr : Pourquoi Marks and Spencer n'est pas autant attaqué que Danone alors que sa façon de faire a été beaucoup plus rude ?
Robert Rochefort : Danone est une marque mondiale mais elle fait partie du patrimoine français. C'est un groupe qui porte à l'échelle de la planète le drapeau français sur le marché de l'agroalimentaire et voilà qu'il se met à fonctionner comme une banale multinationale anglo-saxonne. Les Français l'ont d'autant moins compris.
Le plus frappant dans l'exemple de Marks and Spencer c'est que même les directeurs de magasins, c'est-à-dire les cadres dirigeants, ont appris leur licenciement par e-mail. Cela prouve non seulement une logique de mépris par rapport aux salariés mais aussi pour les cadres dirigeants. Une armée qui commence à manquer de considération pour ses soldats et pour ses colonels est une armée qui est mal partie pour gagner la guerre. Et nous sommes dans une guerre économique.
"A l'avenir, la gouvernance des entreprises ne peut pas se limiter à la seule satisfaction des actionnaires".
Tf1.fr : On a le sentiment en ce moment que l'on essaie de donner une responsabilité sociale, voire morale à l'entreprise…
Robert Rochefort : C'est une tendance oui, même si l'on ne peut pas dire "une entreprise qui gagne de l'argent ne peut pas licencier". Mais un groupe qui gagne de l'argent n'a pas le droit de faire n'importe quoi. Même si le nombre d'emplois supprimés par Danone est sans doute légitime pour être compétitif sur le marché des biscuits, il fallait s'y prendre autrement et pas de façon aussi blessante pour cette région. A l'avenir, la gouvernance des entreprises ne peut pas être la seule satisfaction des actionnaires.
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