Fièvre aphteuse : pouvait-on éviter un abattage en masse ?

Par , le 07 avril 2001 à 12h25 , mis à jour le 05 avril 2001 à 13h06

La fièvre aphteuse commence à perdre du terrain, mais des interrogations demeurent. Cet abattage systématique des cheptels suspects n'était-il pas excessif ? Pourquoi n'a-t-on pas eu recours aux vaccins ? A qui profite le crime ? Marc-Henri Cassagne, directeur général de la Fédération nationale des groupements de défense sanitaire du bétail répond.

moutons bébé fièvre aphteuse © INTERNE


Marc-Henri Cassagne-
Les experts vétérinaires européens ont décidé de prolonger jusqu'au 18 mai, les mesures d'embargo décrétées contre la Grande-Bretagne dans le cadre de la lutte contre la fièvre aphteuse. En revanche, toutes les restrictions encore en vigueur à l'encontre de la France seront levées le 12 avril au soir si aucun nouveau cas n'est décelé d'içi cette date. Alors que l’épizootie de fièvre aphteuse semble perdre un peu de terrain, certaines interrogations demeurent. Pouvait-on éviter un abattage si drastique ? Est-ce une simple affaire de gros sous ? Pourquoi n'a-t-on pas eu recours aux vaccins ? A qui profite le crime ? Eléments de réponse avec Marc-Henri Cassagne, directeur général de la Fédération nationale des groupements de défense sanitaire des bétails (FNGDS).

Tf1.fr : Sachant que la fièvre aphteuse n’est pas dangereuse pour l’homme, n’est-il pas excessif d’ordonner ainsi l’abattage systématique et total de tout cheptel animal susceptible de contracter la maladie

La politique d’abattage préventif systématique est aujourd’hui un mal nécessaire. Elle représente le seul moyen pour éviter que la maladie ne revienne, s’installe et perdure.

M-H. C. : La politique d’abattage préventif systématique est aujourd’hui un mal nécessaire car elle représente le seul moyen d'éviter que la maladie ne revienne, s’installe et perdure. D’ailleurs, cette politique est mise en œuvre pour d’autres maladies telles que la tuberculose ou l’ESB. La fièvre aphteuse est une des maladies les plus contagieuses et résistantes qui soit. De 1840 aux années 1980, les épidémies ont été fréquentes, nombreuses, et importantes (ainsi, en 1952, on a connu jusqu’à 340 000 foyers), occasionnant des pertes importantes : 10% des animaux atteints de fièvre aphteuse, souvent les plus jeunes, décèdent et, lorsque l’animal guérit, il garde des séquelles qui peuvent être majeures et durables.

Pour lutter efficacement contre la maladie, on a d’abord pratiqué la vaccination, facultative puis obligatoire : cela a permis de réduire la présence de la maladie. Pour l’éradiquer, la France, dans les années 70, a donc décidé de combiner vaccination et abattage des cheptels touchés. Puis, dans les années 90, la disparition de la maladie du territoire européen, la possibilité de devenir " zone indemne de F.A. " selon les normes de l’Office international des epizooties ont conduit l’Union européenne à interdire la vaccination.

Tf1.fr : Plutôt que de les abattre, pourquoi ne vaccine-t-on pas à nouveau les animaux contre la fièvre aphteuse ?

La vaccination doit être considérée comme l’arme ultime

M-H. C. : La vaccination doit être considérée comme l’arme ultime, celle que l’on utilise lorsque l’on ne parvient plus à endiguer l’épizootie. La question est, dès lors, de savoir à quel moment passer à l’étape de la vaccination ? En France, si nous n’avions pu maîtriser l’épidémie, à l’instar de l’Angleterre, nous aurions certainement demandé la vaccination de toutes les bêtes se trouvant autour des foyers infectieux. Les Anglais se sont eux toujours opposés aux vaccins. Leurs mesures d‘interdiction de circulation des animaux sur leur territoire - moins contraignantes qu’en France - n’ont pas empêché la propagation du virus. A eux d’en supporter les conséquences et d’en tirer les leçons.

Tf1.fr : Pourquoi a-t-on décidé d’arrêter un jour la vaccination des cheptels sensibles ?

M-H. C. : L’une des raisons pour lesquelles nous avons stoppé en 1992 la vaccination contre la fièvre aphteuse tient à la vaccination elle-même. Avant, nous ne vaccinions que les bovins. Nous pensions que cela était suffisant. Or, une fois l’animal vacciné, il est impossible de faire la différence entre les anticorps vaccinaux et les anticorps post-infectieux que développait l’animal atteint. Ainsi, on pourrait se retrouver avec des réservoirs de virus de fièvre aphteuse parmi des cheptels vaccinés. Ces cheptels bovins vaccinés, mis au contact d’autres animaux dans une ferme, pourraient alors transmettre sans problème le virus à un cheptel de porcs, par exemple. On aurait continué de vacciner, nous serions aujourd’hui dans la même situation, puisque la maladie est arrivée en France par des moutons et non des bovins.

La deuxième raison est que plusieurs rapports européens tendent à démontrer que, pour certains des cas d’épidémies de fièvre aphteuse recensés en Europe ces dernières années, l’origine proviendrait, soit d’un mauvais dosage des vaccins, soit de la fuite de virus des laboratoires chargés de fabriquer ces vaccins.

Tf1.fr : Des recherches sont-elles en cours pour permettre d’améliorer les vaccins ?

M-H. C. : Actuellement, plusieurs laboratoires travaillent sur la création d’un vaccin "marqueur" qui pourrait permettre de faire la distinction entre anticorps vaccinaux et anticorps post-infectieux. Le jour où ce vaccin existera, la question de la revaccination systématique des animaux pourra être reposée. Les scientifiques de l’Afssa considèrent que, pour être efficace, ces vaccinations devront porter sur 75% de toutes les espèces sensibles à la fièvre aphteuse.

Tf1.fr : Tout ceci n’est-il pas, finalement, qu’une histoire de gros sous ?

L'intérêt pour les Anglais d'abattre massivement leurs troupeaux de moutons est de pouvoir ensuite reconstituer des cheptels avec des moutons Néo-zélandais ou australien. Moutons qui, génétiquement, ne peuvent contracter la tremblante.

M-H. C. : Côté anglais, il y a certainement une histoire de gros sous qui entre en jeu car les abattages sont remboursés à 60% par l’Union européenne. A ce sujet, certains vont jusqu'à avancer que les Anglais auraient un immense intérêt à abattre massivement leurs troupeaux de moutons : celui de pouvoir ensuite reconstituer des cheptels avec des moutons achetés en Nouvelle-Zélande ou en Australie. Moutons qui ont pour spécificité génétique de ne pas pouvoir contracter la tremblante, une maladie qui touche régulièrement la Grande-Bretagne.

Côté français, peu de foyers ont été déclarés. Ce n’est donc pas tant un problème d’abattage que d’indemnisation qui se pose. Il est évident qu’un éleveur qui a construit son cheptel pendant des années ne voudra pas que ce dernier soit détruit. Toutefois, si l’indemnisation de ses bêtes perdues est correcte, il l’acceptera car il sait qu’il pourra repartir. Or, le ministère de l’Economie vient de prendre, par arrêté du 30 mars 2001, la décision de plafonner les indemnisations des bêtes abattues pour cause d’ESB ou de fièvre aphteuse à 12 000 francs. La FNGDS dénonce ce comportement scandaleux de Bercy qui risque d’avoir des effets pervers : certains éleveurs seront trop remboursés et d’autres ne le seront pas assez. C’est aux experts qu’il revient de fixer les sommes, au cas par cas.

Par Alexandra Guillet le 07 avril 2001 à 12:25
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