A quand les Estados Unidos de América ?

Par Alexandre ADLER , le 06 septembre 2001 à 00h00 , mis à jour le 05 septembre 2001 à 19h15

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur dessine le croquis d'une Amérique du sud unifiée par l'économie, à la lumière de la crise que traverse l'Argentine.

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"Argentine, un peuple au bord de la déprime"
Cette semaine en couverture de Courrier international

La crise argentine est sans doute le coup d’envoi d’une mutation considérable de toute l’Amérique latine, par là même des Etats-Unis. Au départ, nous sommes confrontés à un phénomène classique de tension entre une monnaie surévaluée et une économie réelle que l’on a voulu gérer sans aucune marge de sécurité. L’adoption par le président Menem et son ministre des finances Domingo Cavallo d’un "currency board", c’est-à-dire d’une dollarisation quasi officielle du pays, avait été l’électrochoc nécessaire après des décennies d’hyperinflation, pour envoyer aux entreprises et aux capitaux extérieurs un signal clair : désormais, les investissements dans l’économie argentine seraient gagés sur le dollar, avec tous les avantages d’un vaste marché en déshérence et les perspectives de son élargissement aux dimensions du continent, grâce à l’accord du Mercosur avec le Brésil.

Malheureusement, après cinq plutôt bonnes années de croissance, rien ne va plus à Buenos Aires. La monnaie surévaluée, comme au Mexique à l’époque de l’"effet tequila" (1994), permet d’importer beaucoup trop et pénalise les rares exportations à haute valeur ajoutée ; l’aimant du marché nord-américain ne fonctionne plus aussi bien, et celui du Mercosur, déséquilibré par la glissade continue du real brésilien, devient un piège redoutable. Dans le même temps, la consommation intérieure ralentit, les progrès de la productivité stagnent et les taux d’intérêt, pour garantir la parité peso - dollar, grimpent. Vient le moment, atteint au printemps 2001, où les mécanismes globaux de l’économie argentine sont devenus intenables : comment financer le déficit de la balance des paiements, sans investissements nouveaux, ni progrès des exportations, et dans ces conditions comment ne pas dévaluer, en entraînant sans doute le Brésil et d’autres sur la même pente ?

Washington ne peut pas se permettre les retombées politiques d’une faillite économique des trois grandes démocraties de l’Amérique latine. Et c’est ainsi que, malgré une faible convergence économique, l’Hémisphère occidental s’achemine en cahotant vers une sorte de quasi-monnaie unique, le dollar.

Face à ce cercle vicieux, très vicieux, l’unilatéralisme proclamé de l’administration Bush vient de toucher terre. Contre le secrétaire au Trésor Paul O’Neill, qui a multiplié les commentaires irresponsables sur l’économie argentine, au risque de précipiter la crise, le président, en bon Texan à qui rien de ce qu’il advient en Amérique latine n’est tout à fait étranger, a fini par réagir. L’Argentine a donc reçu ses premiers secours, comme si Clinton régnait encore à la Maison-Blanche, contre l’avis des isolationnistes et des "suprématistes" à la Huntingdon pour lesquels le monde latin au sud du Rio Grande ne ferait pas partie de la civilisation occidentale. Les secours sont encore insuffisants. Il y en aura sans doute d’autres encore pour permettre à Buenos Aires de tenir de mois en mois jusqu’à ce qu’une reprise aux Etats-Unis libère quelque peu la pression et qu’une baisse raisonnable du dollar desserre la strangulation qui asphyxie l’économie réelle de tout le Cône sud, déjà peu ou prou en zone dollar. (En Argentine, la circulation monétaire en dollars dépasse dès aujourd’hui la circulation en pesos.) Faute de ces soins d’urgence, la banque saute en Argentine, et de proche en proche au Brésil. Ainsi peut-être qu’au Mexique. Washington ne peut pas se permettre les retombées politiques d’une faillite économique des trois grandes démocraties de l’Amérique latine. Et c’est ainsi que, malgré une faible convergence économique, l’Hémisphère occidental s’achemine en cahotant vers une sorte de quasi-monnaie unique, le dollar. Nous ne sommes donc pas si loin — d’où la fureur impuissante de Paul O’Neill - de Bruxelles et de l’élargissement européen. Mais ici les actions de rééquilibrage s’opèrent sans bonne grâce, et sous la pression redoutable de l’urgence.

Une telle démarche va donc inévitablement, et dans pas si longtemps, rencontrer sa limite historique. Peut-être pas, à la vérité, en Argentine, où, bien que les inégalités sociales soient encore sévères, et les progrès de la décennie 90 fort mesurés, l’opinion en a soupé des sorciers populistes et des faiseurs de pluie justicialistes, à preuve la popularité du rigide monétariste conservateur qu’est Domingo Cavallo, appelé en sauveur des finances du pays par la gauche radicale et socialiste du président De la Rúa. Mais qu’en sera-t-il du Brésil voisin après la retraite difficilement évitable du grand président réformateur qu’est Henrique Cardoso ?

Nous connaissons le résultat probable de ces contradictions explosives : la montée impressionnante du populisme antimondialiste du Parti des travailleurs, qui administre déjà, à partir de l’exemple de Porto Alegre, la majorité des très grandes villes du pays.

D’une part, le Brésil dispose d’une puissance économique — de deux fois et demie celle de l’Argentine — qui exclut la même intervention du FMI, en cas de difficultés nouvelles d’un real déjà en constante dépréciation depuis le début de l’an 2000. D’autre part, il présente aujourd’hui un tableau d’inégalités bien plus fortes que partout ailleurs, qui sont le résultat de sa taille, de l’appartenance de son Nordeste sucrier au tiers-monde pauvre, de son urbanisation explosive, et des séquelles lointaines de sa sédimentation raciale. Nous connaissons le résultat probable de ces contradictions explosives : la montée impressionnante du populisme antimondialiste du Parti des travailleurs, qui administre déjà, à partir de l’exemple de Porto Alegre, la majorité des très grandes villes du pays. La cooptation de Lula, son chef haut en couleur, ou à défaut de l’un de ses grands maires, peut très bien être l’amorce d’un New Deal brésilien apaisé. Mais l’Histoire nous a appris à nous méfier de l’optimisme béat en Amérique latine : un nouveau Brésil replié sur son pré carré serait un défi sans précédent pour les Etats-Unis, surtout s’il parvient à s’allier au Venezuela de Chávez et à Cuba, tandis que les sandinistes reviennent au Nicaragua, et que Colombie et Equateur s’approchent du point décisif de leurs conflits civils.

Mais Hegel avait bien raison : si ces conflits violents et difficiles à traiter n’étaient que la ruse de la raison par laquelle la puissante Amérique du Nord se retrouve contrainte de se latiniser pour de bon et d’unir son destin aux métis du Mexique, aux Italiens de Buenos Aires, aux Antillais et aux Indiens du Pérou, pour construire un monde nouveau qui émergera de ces déchirements ? Un monde à la hauteur des utopies américaines, cet espoir latent de toute la planète.

Par Alexandre ADLER le 06 septembre 2001 à 00:00
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