© INTERNEtf1.fr : Vous publiez aujourd'hui les premiers résulats d'une enquête réalisée auprès de 140 entreprises sur l'impact des nouvelles technologies. Quel est le principal changement observé ?
Alain Foret : Aujourd'hui, la taille n'est plus primordiale pour pénétrer un marché. On peut être trois dans un coin avec un créneau très innovant et être présent sur la scène internationale. Ce n'est pas parce qu'une entreprise investit des sommes incroyables dans les NTIC qu'elle va réussir. Par exemple, une PME vend des chemises sur mesures sur Internet. Les chemises sur mesure, ce n'est pas révolutionnaire mais sur Internet, c'est innovant et ça marche très bien.
tf1.fr : Après avoir adulé les nouvelles technologies, on a plutôt tendance à les regarder avec défiance aujourd'hui. Peut-on imaginer faire marche arrière pour autant ?
Alain Foret : Les entreprises ont un sentiment de promesse non tenue. Elles croyaient faire du e-business et aujourd'hui elles sont très déçues. Mais on a mal abordé la question : on essaie d'appliquer aux petites et moyennes entreprises des outils conçus pour des multinationales. Les chefs d'entreprises n'ont même pas le temps d'expliquer leur problème qu'on leur propose déjà une e-solution ; c'est comme si je voulais acheter une chemise et que le commerçant m'en vendait une trois tailles au-dessus me jurant qu'elle me sied à ravir ! On doit d'abord définir sa stratégie et savoir ce que l'on veut faire sur Internet avant d'y aller.
tf1.fr : Vous êtes-vous intéressé à la façon dont les NTIC ont modifié les conditions de travail ?
"Les chefs d'entreprises n'ont même pas le temps d'expliquer leur problème qu'on leur propose déjà une e-solution ; c'est comme si je voulais acheter une chemise et que le commerçant m'en vendait une trois tailles au-dessus me jurant qu'elle me sied à ravir ! " |
Alain Foret : On a constaté une dégradation des conditions de travail. Les nouvelles technologies nous font gagner du temps mais les gens sont dépassés. Entre des centaines d'e-mails à lire chaque jour et le portable qui sonne sans arrêt, ils n'arrivent plus à gérer leur temps de travail.
On a accordé une sorte de "surprime" aux nouvelles technologies en considérant le jeune employé à l'aise avec l'informatique comme un cador et le quadragénaire comme un "has been". Au CJD, nous proposons le "tutorat réciproque" : les jeunes pourraient former les moins jeunes aux nouvelles technologies mais aussi apprendre leur métier auprès de ces derniers.
tf1.fr : Quelles sont les propositions que le CJD formulera aujourd'hui lors du colloque "Dans 10 ans l'entreprise … qu'aurons-nous fait des nouvelles technologies" (1) ?
Alain Foret : Le tutorat inversé est une de ces propositions. Nous mettons également en garde contre la tentation de "l'homme fluide", c'est-à-dire le fait de considérer les salariés comme interchangeables. Dans des sociétés comme Arthur Andersen ou Ernst & Young, les employés doivent rentrer chaque soir les informations collectées dans leur ordinateur. S'il casse leur pipe le lendemain, ce n'est pas très grave puisque l'entreprise aura récupéré les informations. Plutôt qu'une gestion des connaissances qui aliènent l'individu, nous proposons un partage des connaissances.
Par ailleurs, il faut anticiper les conséquences qu'auront les nouvelles technologies sur nos activités. Elles vont immanquablement engendrer une nouvelle vague de délocalisation. Aujourd'hui déjà, c'est moins cher d'avoir un bureau d'études en Roumanie où les ingénieurs sont payés 5000 francs par mois. Les échanges de données sont tellement simplifiées que ce mouvement devrait prendre de l'ampleur. On ne peut pas aller contre mais il faut anticiper. Un des chefs d'entreprises membre du CJD qui produit des cagettes s'est aperçu qu'un entrepreneur chinois était en train d'attaquer sa clientèle. Il lui a donc proposé une alliance stratégique : le Chinois devient son fournisseur et lui conserve l'aspect commercial. Il faut se spécialiser sur ce qui fait notre force.
(1) Colloque organisé par le Centre des jeunes dirigeants d'entreprise à la Cité des sciences et de l'industrie à Paris.
Propos recueillis
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