La fermeture d'une usine est un traumatisme !

Par , le 02 novembre 2001 à 17h15 , mis à jour le 31 octobre 2001 à 17h59

Plusieurs usines Moulinex menacées de fermer, 33 000 suppressions d'emplois chez Alcatel, séquestration de dirigeants chez Bata-Hellocourt, le contexte social est brûlant. Le livre de Sylvie Malsan sur la fermeture de l'usine Alcatel à Cherbourg en 1996 montre que l'abandon d'un site est un traumatisme pour les salariés mais aussi pour la région.

alcatel ouvrière usine © INTERNE

tf1.fr : Votre livre, Les filles d'Alcatel, relate l'histoire de la fermeture de l'usine Alcatel à Querqueville près de Cherbourg en 1996. Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Sylvie Masan : L'usine de Querqueville était le pendant féminin de l'arsenal de Cherbourg, essentiellement composé d'hommes. Ce sont ces derniers qui les avaient surnommées ainsi et elles-mêmes se reconnaissaient dans cette expression. Elles étaient fières de leur entreprise.

tf1.fr : Quelles sont les conséquences d'une telle fermeture sur les salariés ?

Sylvie Masan (1) : Lorsque la direction a annoncé la fermeture de l'usine en janvier 1995, personne n'y croyait. Les effectifs avaient déjà été ramenés de près de 2000 salariés dans les années 80 à 225 à la fin. Il y a eu un conflit social important puis l'usine a fermé en mai 1996. Cette rupture de contrat a été vécu par les salariés comme un acte méprisant. Ils ont eu le sentiment de perdre leur identité professionnelle et sociale. Il y avait 80% d'ouvrières dans cette usine où l'on fabriquait des centraux téléphoniques. Elles étaient passées de la mécanique à l'électronique et étaient très fières de leur usine. Elles se sont battues pour qu'elle ne ferme pas. Six mois plus tard, quand je les ai rencontrées, certaines n'étaient toujours pas disposées à chercher un emploi ailleurs. Il faut faire tout un travail pour accepter la fermeture, la perte d'emploi, d'identité sociale, le fait de se retrouver sur un marché du travail saturé.

tf1.fr : Peut-on parler de traumatisme ?

Une phrase revenait souvent dans leur discours : "Alcatel nous doit quelque chose". La notion de dette de l'entreprise est très importante.

Sylvie Masan : C'est un peu vécu comme une trahison. Les salariés ont l'impression d'avoir donné leur travail, d'avoir participé à la prospérité de l'entreprise et d'être considérés comme rien. Une phrase revenait souvent dans leur discours : "Alcatel nous doit quelque chose". La notion de dette de l'entreprise est très importante.

tf1.fr : Un drame pour les salariés mais aussi pour la région.

Sylvie Masan : L'entreprise crée du lien dans une région, ne serait-ce que parce que les employés vont manger à l'extérieur, consomment, envoient leurs enfants à l'école… Et la rupture de ce lien est très difficile à vivre. Les élus locaux que j'ai rencontrés ne croyaient pas à la fermeture. C'est un drame pour les régions qui ont fonctionné en mono industrie. Ceci dit, toutes les régions ont un potentiel économique. Il faut développer les PME-PMI, les associations… d'où l'importance de mettre les moyens pour permettre la reconversion des salariés et de la région.

(1) Sylvie Malsan est ethnologue et auteur de Les filles d'Alcatel, éditions Octares, collection application de l'anthropologie, mars 2001, 160 francs.

Par Sophie Lutrand le 02 novembre 2001 à 17:15
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