La SNCF, le bastion antilibéral

Par , le 16 octobre 2001 à 16h34 , mis à jour le 15 octobre 2001 à 16h41

Le sociologue Pierre Bitoun rappelle que les revendications des grévistes dépassent de loin l’intérêt des seuls travailleurs de la fonction publique. L’auteur de l’ «Eloge des fonctionnaires» salue le sens du devoir des agents du public dont les droits sont grignotés par les gouvernements successifs.

[Expiré] [Expiré] SNCF grève Dijon quai de gare train passagers transports © AFP

tf1.fr : Mardi est un jour de grève nationale, notamment dans le secteur des transports. En cherchant à paralyser le pays, les grévistes n’apportent-ils pas de l’eau au moulin aux partisans de la libéralisation ?
Pierre Bitoun : Il est vrai qu’il existe des désagréments importants pour les usagers. Encore faut-il leur expliquer les raisons de ces arrêts de travail, dans la presse notamment. La défense des salaires et des retraites dépasse les intérêts des fonctionnaires. Concernant la SNCF, il s’agit d’un bastion, au sens positif du terme, qui depuis 1995 s’oppose à la politique néo-libérale du gouvernement et aux projets de privatisation des transports. Comment leur donner tort quand on voit les conséquences en Grande-Bretagne de la privatisation sur la sécurité des voyageurs notamment ?

Font-ils trop la grève?

Dans "Eloge des fonctionnaires", Pierre Bitoun précise que les agents du public ne sont pas payés pour leurs jours de grève. Il rappelle qu’il s’agit d’un droit constitutionnel très encadré, limité, sinon interdit pour certains fonctionnaires. Contrairement à une opinion répandue, les Français font moins grève qu’il y a trente ans. Entre 1970 et 2000, le nombre total de journées individuelles non travaillées (JINT) dans le privé et le semi public est passé de 3,5 millions à 700.000. Entre 1995 et 1998, un tiers de ces JINT était le fait de la… SNCF. Globalement, l’auteur admet que les fonctionnaires font plus la grève que le privé. C’est, dit-il, parce que la crise est plus grave dans l’administration. Et, souligne le sociologue, les conquêtes sociales des fonctionnaires bénéficient à tous les travailleurs.
        

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Dans '"Eloge des fonctionnaires", Pierre Bitoun organise la contre-attaque.
       

tf1.fr : Seriez-vous favorable à l’instauration d'un service minimum pour la fonction publique ?
P.B. : Pas dans le contexte français. Pour discuter sereinement du service minimum, il faudrait que le patronat soit moins agressif et que les relations sociales soient plus égalitaires, plus équilibrées. Aujourd’hui, accepter le service minimum, ce serait une étape de plus dans le démantèlement du droit du travail et de grève. S’il faut rediscuter des droits acquis, rediscutons de tous les droits en commençant par les primes et les stocks options des dirigeants.

tf1.fr : Certains éprouvent de la sympathie pour les demandes des fonctionnaires mais dénoncent l’action des syndicats. Vous n’êtes pas de leur avis.
P.B. : Il existe des critiques à faire à ce propos similaires à celles que l’on fait aux partis : enfermement, coupure avec la base, etc. Mais on est allé trop loin dans la critique du syndicalisme. Les syndicats restent une des seules forces à s’opposer à l’exploitation éhontée des salariés. On l’a encore vu récemment dans les petites entreprises des nouvelles technologies.

tf1.fr : Infirmières, médecins, policiers... le gouvernement a promis de nombreuses embauches ces derniers temps. Y aurait-il une volonté de développer la fonction publique ?
P.B. :
Depuis un ou deux ans, il y a une levée timide du gel des emplois public. S’il ne faut pas négliger cette avancée, il faut aussi savoir que les gouvernements ont développé une politique d’effet d’annonce. Certains remplacements sont présentés comme des créations d’emplois, certains postes ne verront jamais le jour. Vu l’ampleur de la pénurie, on est loin de rattraper le temps perdu. Au total, je pense que les gouvernements ont développé une politique de la pénurie dans la fonction publique. Les gouvernements ne s’attaquent plus à l’emploi de manière frontale. A droite, explicitement, ou à gauche, hypocritement, on table sur les départs à la retraite pour faire subir une cure d’amaigrissement à l’Etat. C’est la politique du grignotage.

tf1.fr : S’il manque de personnel, le service public fonctionne plutôt bien. Comment l’expliquez-vous ?
P.B.:
La continuité du service public repose sur la conscience professionnelle des fonctionnaires qui, pour beaucoup d’entre eux, font plus que ce qu’ils doivent. Comme dans le privé, il y a des gens qui ont le sens du devoir. Mais jusqu’où peut-on se reposer sur leur bonne volonté ? A la longue, cette politique est préjudiciable à la qualité du service public mais aussi à la santé de l’agent. Cette question mérite un débat public.

Par David Straus le 16 octobre 2001 à 16:34
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