Et si l'Etat finançait la "paresse" ?

Par , le 04 avril 2002 à 10h07 , mis à jour le 03 avril 2002 à 11h22

Dans «La paresse économique», Rudy Aernoudt, économiste principal à la Commission européenne, dénonce l’illusion du plein emploi et propose un modèle où, à côté d’un monde régi par les lois économiques, coexiste une sphère où l’inactivité est acceptée, voire encouragée.

Rudy Aernoudt La paresse économique Lapin Canard (DR) © INTERNE

"En finir avec la culture d’assistance". Ainsi se résument aujourd’hui les politiques d’emploi en Europe. En la matière, ni gauche, ni droite, mais une troisième voie dont le credo est le travail pour tous. Et malheur à celui qui ne peut ou ne veut prendre sa part de labeur. On lui supprime les allocations, on le raye des statistiques, il n’existe plus.

Mais cette troisième voie ne résorbe pas le rang des 20 millions de chômeurs européens, ne sort pas hors de l’eau la tête des 57 millions de pauvres dans l’Union et ne soulage pas le stress des travailleurs qui craignent d’être mis hors course.

Et si le chômage était une chose normale ? S’il était le symbole d’une économie saine ? Alors l’inactivité ne pourrait plus être blâmée et devrait même dans une certaine mesure être encouragée. Voilà l’hypothèse émise par Rudy Aernoudt, économiste principal à la Commission européenne.

Une inactivité financée par l'Etat

   

   
Rudy Aernoudt
est économiste principal
à la Commission européenne
et professeur à l'Ecole
supérieure de Commerce
de Gand et au centre
européen universitaire
de Nancy
       

 

Dans son court ouvrage "La paresse économique" (1), le professeur belge plaide en faveur d’un modèle où le monde "exclusivement régi par les lois économiques" côtoie une sphère extra-économique. Libre à chacun de choisir son camp, d’y rester toute la vie ou de passer d’un à l’autre aussi souvent qu’il le souhaite.

Au sein de la première sphère, l’individu peut assouvir son besoin d’enrichissement sans limite. "Sa course aux richesses n’est pas freinée par toutes sortes d’interventions. Son succès est regardé avec respect. Sa contribution profite à la croissance économique et au bien-être de chacun". Les charges des entreprises diminuent fortement. Les salaires sont fixés librement, selon la loi du marché.

Dans l’autre monde, "les valeurs non matérielles, telles que le temps libre, les activités culturelles ou familiales et le développement personnel, occupent une place centrale". Tous les inactifs, sans exception, reçoivent de l’Etat une allocation de base (l’auteur propose 250 € par mois) et ont accès gratuitement ou à très faible prix à une série de services ; ce qui le dispense de se préoccuper des choses matérielles de la vie. Ainsi, s’il le désire, il bénéficiera d’un logement pour 50 €, de repas pour 1€, des transports ou de l’accès au théâtre pour 25% du prix.

La menace du travail au noir

S’il ne se contente pas de cette existence rudimentaire, alors notre inactif n’a qu’à réintégrer le monde du travail en acceptant les sacrifices qu’une économie libérale implique. A moins, bien entendu, qu’il n’ait accumulé suffisamment de richesses pour y échapper ou qu’il n’ait cotisé auprès d’un organisme privé pour bénéficier d’un allocation complémentaire. Et s’il travaillait au noir ? C’est, avoue Rudy Aernoudt, la limite du système et seule une sévère punition peut décourager une telle pratique.

Douce utopie ? L’auteur s’en défend et consacre plusieurs pages au financement du système (1% du PIB) qu’il propose et envisage même, très pratiquement, les différentes phases par lesquelles devrait passer une société qui opterait pour ce nouveau mode de vie. "Tout cela ne se fera pas sans un déclic psychologique et sans un changement des mentalités à l’égard du travail ", avoue Rudy Aernoudt.

(1) " La paresse économique. Pour en finir avec la troisième voie ", Vif Edition (Roularta), 93 p.

Par David Straus le 04 avril 2002 à 10:07
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