© INTERNE"C’est l’emploi fictif de la société", plaisantent, goguenards, des collègues en voyant passer l’un d’entre eux dans les couloirs. Etre payé et ne rien faire, que demande le peuple ? "Les placards dorés, ça n’existe pas", estime la psychosociologue Michèle Drida. "Tenir ce raisonnement, c’est ne rien comprendre à ce que représente le travail et le sentiment d’être utile pour un individu", selon la présidente de Mots pour maux. Cette association créée en 1997 écoute et informe les personnes victimes de harcèlement moral sur leur lieu de travail.
La "placardisation" n’est certes pas un phénomène nouveau : il est presque inhérent à la Fonction publique qui ne peut licencier ses collaborateurs. Il est également fréquemment utilisé dans le privé pour des personnes proches de l’âge de la retraite, lors de fusions ou de rapprochements de sociétés et de l’apparition de " doublons ". Il est également utilisé pour faire fuir les "indésirables", les personnes inaptes ou bien les "fortes têtes" qui commencent à fatiguer la direction.
Une obligation de bonne conduite
"Depuis une trentaine d’années, les entreprises fonctionnent sur un mode communautaire, explique Bernard Galambaud, directeur d’études à Entreprises et Personnels et professeur de management à l’Ecole supérieure de commerce de Paris (ESCP). En cas de difficultés, elle ne met pas ses employés à la porte". Comment justifier une telle pratique alors que la recherche du profit est le leitmotiv ? Pour ce spécialiste des ressources humaines, la mise au placard a une fonction rassurante auprès des autres salariés : Même si la personne a cessé de plaire ou d’être efficace, l’entreprise ne la licencie pas. Elle a une obligation de bonne conduite". L’argument est recevable pour les personnes en fin de carrière mais sans doute pas pour tous. Parfois elle veut juste dire : voyez ce que l’on fait des récalcitrants et des personnes "touchées par la disgrâce " et tenez-vous à carreau.
La mise à l’écart est quasiment toujours vécue comme une injustice par l’intéressé. Pierre était chef de bureau dans une collectivité territoriale. Suite à des élections municipales et à un changement de direction, on lui retire ses responsabilités une à une et on l’installe dans un bâtiment désaffecté. Isolé de tous, sans issue, Pierre a des périodes de boulimie, rumine sa situation, se met à boire, prend des médicaments et n’y tenant plus, un jour, lance un caillou dans une vitre du domicile du maire. Nombreux sont les placardisés qui connaissent des périodes d’arrêt maladie. Une enquête réalisée en Alsace dans le cadre d’une thèse montre que la santé des personnes victimes de harcèlement moral s’en ressent. 70% ont des troubles du sommeil, près de 30% connaissent une baisse de désir sexuel et 10% ont des idées suicidaires.
Du placard au divorce...
Somatisation ou non, le corps exprime la détresse. Ainsi d’une femme travaillant dans la publicité qui voyant que tous ses collègues sont licenciés et remplacés par des jeunes diplômés, s’inquiète de son sort. Ce à quoi la directrice du personnel lui rétorque : " On étudie ton cas pour savoir comment te licencier : comme tu as 57 ans, on serait pénalisé d’une année aux Assedic ". Aux yeux de ses jeunes collègues, Jeanne devient " la vieille qu’on n’a pas pu virer " et elle développe une maladie " de vieux ", la polyarthrite, relate Dominique Lhuilier.
L’auteur de " Placardisés, des exclus dans l’entreprise ", recense trois types de réactions : d’abord se sentir coupable, chercher l’erreur que l’on a commise, se considérer comme une victime ou encore développer une sorte de paranoïa.
La vie privée en sort rarement indemne. Perdre la face devant ses collègues est une chose, face à son conjoint et à ses enfants, c’est l’image de soi qui est menacée. " Le plus dur, c’est quand mon mari a commencé à douter, à se demander ce que j’avais bien pu faire pour mériter un tel traitement ", explique Michèle. Les cas de divorces ne sont pas rares. Le bonheur d’être payé à ne rien faire est un mythe. Surtout lorsque l’on est tenu de respecter les mêmes horaires que les autres, ceux qui ont quelque chose à faire, et de faire semblant.
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