Au travail, l'amour trouble

Par Karin DANJAUME, le 13 février 2004 à 06h00 , mis à jour le 12 février 2004 à 15h33

Le lieu de travail est l’agence matrimoniale la plus efficace au monde. C’est là que se fait plus d’une rencontre amoureuse sur trois. Encore tabous, ces idylles peuvent tourner au casse-tête. Pour les couples et pour les entreprises.

Dossier Amour au travail illustration 190 © INTERNE

"Au début, nous avons essayé de rester discrets mais c'est vite devenu un secret de Polichinelle. Mon supérieur n'a pas tellement apprécié. Pourtant cela n'avait aucune incidence sur nos activités respectives". Comme Daniel, les salariés parlent facilement de leurs rencontres amoureuses sur le lieu de travail. Il est nettement plus difficile de délier les langues de leurs supérieurs hiérarchiques. A défaut, on peut distinguer deux types d'entreprises : celles qui tolèrent et celles qui interdisent les couples parmi leurs effectifs. Une perception de l'amour totalement liée aux valeurs des dirigeants de l'entreprise. Parmi celles qui laissent faire, on retrouve généralement des sociétés à fortes tradition familiale et les grands services publics. "Elles acceptent car cela peut générer du confort", explique une coach en entreprise. "Il arrive que de véritables dynasties se créent au sein d'une société, ce qui permet de faire perdurer ses valeurs de génération en génération."

Psychanalyste, Yvonne Poncet-Bonissol* va plus loin, affirmant que le couple peut être une source de productivité : "Lorsque le lieu de travail est associé au plaisir, on cherche à offrir une meilleure image de soi à tous points de vue. Si l'objet de son désir est un supérieur hiérarchique, on peut même atteindre une rentabilité étonnante !". Sonia confirme : " J'ai rencontré mon mari sur mon lieu de travail. Nous travaillions dans une société informatique, lui en tant qu'ingénieur technique, moi en tant qu'ingénieur commercial. Cette expérience nous a beaucoup apporté : le fait de travailler ensemble nous rendait plus productifs et impliqués. Nous étions parfaitement complémentaires ce qui rassurait les clients."

Principe d'équité

Mais tout n'est pas si rose. Dans nombre d'entreprises, les relations intimes entre collègues sont mal vues voire carrément proscrites. Bien sûr, pas de règlement, ni de note qui énonce l'interdiction. Et pour cause : la loi l'interdit. Mais les salariés l'apprennent généralement rapidement en intégrant la société.

Conflits d'intérêt, jalousies de la part des autres collaborateurs, manque de crédibilité, perte de confidentialité dans certains dossiers sans parler de représailles en cas de rupture mal vécue… Les raisons sont nombreuses pour que les dirigeants s'opposent farouchement aux unions internes. "Il est primordial de préserver l'équité entre les salariés" explique un DRH. Pas de promo canapé… Et c'est là que le bât blesse. Lorsque cette équité est menacée, la direction doit s'en mêler. Or en théorie, elle n'en n'a pas le droit. Pourtant, qu'on ne s'y trompe pas, les interventions existent. Elles sont plus ou moins subtiles : convocation du salarié, CDD et contrats de prestataires non renouvelés, évolutions bloquées ou changement de service afin d'éviter une "proximité gênante". Une situation que Julie, ex-employée d'une grande société de chimie, a vécu : "Le groupe ne m'a pas permis de prendre un poste d'un niveau supérieur avec comme motif : pas de couple dans le même service. Bien évidemment, si mon histoire n'avait pas été connue, j'aurais eu ce poste. C'est une de mes collègues qui n'avait aucune expérience qui l'a eu."

Représailles

Cela peut parfois être plus violent : mise à l'écart, pressions multiples avec pour finir obligation de quitter la société, comme en témoigne Sylvie : "Il y a quelques années, je suis tombée amoureuse d'un de mes collègues. J'étais alors mariée et mon époux travaillait au même endroit. J'ai entamé une procédure de divorce et j'ai commis l'erreur d'en faire part à mes supérieurs. Mes collègues s'en sont alors mêlés et mon amoureux a été victime d'un stratagème ayant pour conséquence son éviction de la société. De mon côté, je me suis arrêtée pour déprime et j'ai fini par démissionner".

Pourtant les DRH sont conscients que les histoires d'amour qui se nouent sur le lieu de travail sont inévitables. Petit conseil de l'un d'entre eux : "On peut faire le choix de cacher une idylle - sachant que si elle dure cela peut devenir problématique. L'autre solution consiste à jouer franc jeu auprès de ses supérieurs hiérarchiques". Dans ce cas, une règle semble de mise : les couples qui parviennent à s'épanouir dans l'entreprise sont ceux qui ne mélangent pas l'affectif et le travail et qui évitent les marques d'affection trop visibles devant leurs collègues.

* Auteur de "Pour en finir avec les blessures d'amour", Chiron Editeur

Ce que dit la loi

L'article 9 du code civil indique que "chacun a droit au respect de sa vie privée". La Cour de cassation, dans un jugement du 16 décembre 1997, précise que les faits imputés "au salarié relevant de sa vie personnelle ne peuvent constituer une faute" sauf si celle-ci crée un trouble caractérisé au sein de l'entreprise.

Par Karin DANJAUME le 13 février 2004 à 06:00
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