La nouvelle dimension de l'espace de travail

Par Sophie LUTRAND et Karin DANJAUME, le 25 mars 2004 à 00h00 , mis à jour le 24 mars 2004 à 18h57

A quelques exceptions près, les bureaux fermés ont quasiment disparu. La règle est aujourd'hui largement à "l'open space". Il ne suffit pourtant pas d'abattre les cloisons pour favoriser la communication entre salariés. Architectes, designers et entreprises inventent aujourd'hui un nouvel espace de travail.

Espace de travail dossier Métro montage Une © INTERNE

"Avant, la centaine de salariés de Coca-Cola France était dispatchée dans des bureaux de deux ou trois personnes sur 6 étages et les chefs de service étaient au 8ème étage. Depuis fin 2002, nous sommes tous sur un même plateau sans le moindre bureau fermé, pas même pour les chefs. Quand on passe dans le couloir, on dit bonjour au patron", s'amuse Corinne Charoff, à la direction financière. Supprimer les cloisons pour améliorer la communication était la volonté de la direction : "nous avons dû nous habituer, parler plus doucement", reconnaît Corinne Charoff qui a piloté le projet de réaménagement des bureaux entre 2001 et 2002.

Longtemps, le débat sur l'espace de travail s'est focalisé sur la question ouvert ou fermé (voire la rétro en images) ? Mais ouvert pourquoi ? "Dans les années 90, on a mis tout le monde dans un même espace en se disant que "ça" allait communiquer", se souvient Thérèse Evette, directrice du Laboratoire de recherche sur l'espace du travail (LET) : "C'est une vision complètement fantasmée". Une étude allemande a montré que 90% des échanges se faisaient à l'intérieur d'un même service. Nul besoin donc de mettre sur une même plate-forme la gestion, le juridique et le marketing. Si ce n'est pour faire des économies.

"Libre-service"

En revanche, l'importance de la communication informelle", celle des rencontres de couloir ou devant les machines à café est de plus en plus reconnue. "Avant, ces moments étaient presque interdits car jugés improductifs", note la directrice du LET. "Or, dans l'escalier, on parle de son week-end mais aussi de son travail". L'open space "permet de rationaliser les m², c'est-à-dire de consacrer moins d'espace aux bureaux et plus aux 'mètres carrés de soutien' : les espaces de détente, de rencontres...", note Gilles Bettehauser, PDG de Amadeus-Eurythmic qui a notamment aménagé les locaux de Coca-Cola France.

Ainsi chez Oracle, société informatique de bases de données qui s'est récemment installée à Colombes, différents types d'espaces cohabitent-ils : bureaux en "open space", box fermés permettant de s'isoler, salons ouverts utilisés comme salle de réunion ou espace de détente, selon l'envie. Ce que les architectes appellent "l'espace en libre-service".


Evidemment, les entreprises intégrant ces principes font encore figure de privilégiées. L'aménagement des bureaux n'est clairement pas le premier poste de dépenses quand la conjoncture n'est pas bonne", estime-t-on chez Vitra, société spécialisée dans les chaises et tables de bureaux. La plupart des sociétés attendent un événement exceptionnel, déménagement ou fusion, pour s'en préoccuper. Car l'organisation de l'espace a un coût. Coca-Cola France a déboursé plus d'un million d'euros pour réaménager ses bureaux.

"Espace poubelle"

Les sociétés les plus promptes à réagir sont également les plus soucieuses de leur image : agences de pub ou de communication, entreprises "créatives". Une administration comme le ministère des Finances ou un service public comme EDF ne vont pas avoir les mêmes besoins ni la même réactivité. "Au ministère des Finances, le grade d'une personne se mesure encore au nombre de fenêtres de son bureau", souligne Jean-Paul Robert, directeur de l'école de design de Paris, l'ENSCI. "Il faut parfois une dizaine d'années pour que des entreprises plus traditionnelles intègrent les nouveautés", estime Christian Feltin, architecte chez Amadeus-Eurythmic. Quand on les retrouve. Pour Jean-Paul Robert, on ne se dirige pas vers un progrès partagé à terme par tous. Si tendance il y a, c'est celle de "l'espace jetable ou poubelle" : "Un espace vivable mais complètement impersonnel, tout comme le personnel et le capital". Et de citer l'exemple des immeubles haussmaniens à Paris où seules les façades sont conservées et les intérieurs transformés en grande plate-forme de bureaux. "C'est confortable, les salariés ont l'air conditionné et une fenêtre pas trop loin". Mais si l'activité change, d'autres bureaux et d'autres personnes investiront les lieux. Ni vu, ni connu.

Plus que d'améliorer le décor et les conditions de travail, penser l'espace demande du temps. Et les entreprises en ont de moins en moins. Jean-Paul Robert rappelle l'exemple du groupe Seagram aux Etats-Unis qui voulait réorganiser l'espace de travail de sa filiale de cinéma MGM. "Un projet a besoin de plusieurs années pour voir le jour. Or, à la MGM, la nature du travail et l'actionnariat changeaient toutes les semaines; le projet est tombé à l'eau".

Thérese Evette fait elle l'hypothèse d'une évolution à deux vitesses : "à l'avenir, il y aura les sociétés qui voudront fidéliser leurs salariés et qui s'intéresseront de plus en plus à l'espace de travail et celles pour qui le personnel est interchangeable et n'y porteront aucun intérêt".

Photo : Locaux de Coca-Cola France à Issy-les-Moulineaux en 2004 où bureaux à roulettes côtoient canapés et table de réunion. En médaillon : les bureaux de Tle Union Carbide Headquarters à New York en 1959.

Ce que dit la loi

Quelques obligations figurent dans le Code du travail mais la plupart des données sont seulement des recommandations de l'Association française de normalisation (Afnor) et de l'Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS)

  • 1,50 m de largeur de couloirs (code du travail)
  • Température de l'air : 20 à 22°, en hiver (Code du travail)
  • 10 m² par personne (Afnor)
  • Passage derrière un bureau occupé : 1,20 m
  • Bureau : dimensions conseillées : 80 cm de profondeur, 120 cm de largeur (Afnor)
  • Pour les bureaux paysagers, éviter un effectif supérieur à 10 personnes (INRS)

Par Sophie LUTRAND et Karin DANJAUME le 25 mars 2004 à 00:00
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