Le mail : libérateur ou tyran ?

Par , le 03 mai 2004 à 21h14 , mis à jour le 04 mai 2004 à 18h26

Encore inconnues il y a quelques années, les messageries électroniques sont aujourd'hui devenues un outil de travail incontournable. Les entreprises n'avaient toutefois pas envisagé qu'une utilisation excessive pouvait pénaliser le travail, diminuer l'efficacité et nuire à la communication.

DR © INTERNE

Le matin, en arrivant au travail, le premier réflexe est d'allumer son ordinateur, le second, de consulter ses mails. Une grande partie des entreprises en sont dotées et, chaque année, le volume d'information échangé par e-mail progresse de 57% selon une étude du Cigref, Club informatique des grandes entreprises. Pire qu'une coupure de courant, une indisponibilité des messageries met quasiment les salariés au chômage technique.

Plus rapides que le courrier, plus économiques et plus fiables que le fax ou le téléphone, les mails font partie des journées de travail. Sorte d'antidote à l'open space, ils réintroduisent de la discrétion. Le destinataire d'un mail ne se trouve souvent qu'à quelques mètres de l'expéditeur. Une façon un peu potache de s'envoyer des "petits mots" à l'insu du chef et de créer une connivence entre collègues. L'utilisation varie toutefois selon l'âge. "Les seniors s'y sont mis puisque l'entreprise l'exigeait ; mais sans zèle", estime Bénédicte Bailleul, responsable de formation aux nouvelles technologies à la Cegos, société spécialisée dans le conseil en management. "Les jeunes salariés se sont eux appropriés l'outil en lui donnant des usages auxquels l'employeur n'avait même pas pensé", renchérit Patrick Gilbert, directeur d'études à Entreprise et Personnel, cabinet de conseil et de formation en Ressources humaines.

Frontières floues

  
Quelques chiffres

  • 38% des salariés reçoivent entre
    10 et 20 mails par jour
     
  • Pour les entreprises de moins de 50 salariés,
    la moyenne est de
    9,8 mails par jour
     
  • Pour celles de plus
    de 1000 salariés,
    la moyenne est de
    19 mails par jour  
     
  • Les 26-35 ans reçoivent 15,5 mails par jour contre 12,1 pour les plus de 50 ans.

(Sources étude Cegos)

 

N'aurait-on pas fait entrer le loup dans la bergerie ? Comment savoir si le salarié qui tape frénétiquement sur son clavier rédige une note pour son supérieur, organise en catimini la soirée anniversaire de sa fiancée ou alimente son site perso ? "Je passe au moins une heure par jour à communiquer avec mes amis, avoue Isabelle, salariée d'une entreprise d'électroménager à Lyon. "J'ai conscience de perdre un temps fou mais dès que je ne reçois rien, je ressens un manque. C'est plus fort que moi, j'envoie alors un mail pour relancer le dialogue". Pis que l'alcool, la dépendance aux mails serait-elle le prochain combat de santé publique de l'entreprise ? "Tout le monde reçoit des blagues ou des images humoristiques : ce n'est pas du temps travaillé mais cela permet de se détendre et de se remettre au boulot l'esprit léger", estime Pierre, maître d'œuvre sur un chantier.

Une façon aussi d'introduire la vie privée au travail et de brouiller un peu plus les frontières. Le risque, pour Pierre-Jean Benghozi, chercheur au CNRS, spécialiste de l'écrit électronique et des nouvelles formes d'organisation en entreprise, est moins l'intrusion du privé au travail que l'inverse. "De plus en plus de personnes consultent leur messagerie professionnelle chez eux et même pendant leurs vacances. La distance ne permet plus de cloisonner les activités".

"Bonjour… Merci"

Un autre péril guette l'utilisateur de messagerie : sombrer sous un flot de messages… au détriment de l'efficacité. A France Télécom, un sociologue a voulu savoir si les mails amplifiaient le sentiment de "surcharge de travail". "En moyenne, les personnes qui ont participé à l'étude reçoivent 23 messages électroniques par jour mais cela varie entre 8 et 60", explique Jérôme Denis. "Or, l'impression d'être submergé n'est pas plus importante chez ceux qui en reçoivent le plus", note le sociologue. Selon lui, ce sentiment est liée à la gestion d'urgence qu'implique le mail. "Faute de règles ou de conventions, le salarié considère qu'il lui faut abandonner ce qu'il est en train de faire pour répondre séance tenante au message. Il ne sait pas toujours quoi faire du mail. "Avant, une note était transmise 'pour info' ou 'pour action'. Aujourd'hui, avec la multiplication des messages transmis en copie ou par liste de diffusion, la frontière est plus floue", estime Jérôme Denis.

Suite de l'article en page 2...


 

Un certain nombre d'entreprises ont adopté des chartes de "bonnes utilisations des messageries". "Dire à quelle fréquence on doit consulter sa messagerie, quel est le délai de réponse acceptable à un message est essentiel", estime Bénédicte Bailleul. D'autres vont encore plus loin : "Ne pas écrire en majuscules", "respecter les règles de politesse de base : commencer par "Bonjour" et terminer par "cordialement"…

Quiproquos

   

  • 9 entreprises sur 10 sont dotées de messageries
     
  • Dans l'industrie,
    un ouvrier sur trois utilisent les mails contre huit sur dix pour les services administratifs
     
    (sources : ministère de l'Economie
    et des Finances)

Et ne l'utiliser que si nécessaire. Plus d'un an après le recrutement de Nelly dans une société de télécom, ses collègues connaissent à peine le son de sa voix. "Même si la personne est à côté de moi, je préfère lui poser une question par mail : cela me prend moins de temps que de rassembler mon courage avant d'oser lui parler", avoue Nelly. Au risque de tuer la communication ? "Les mails remplacent quasiment tout dialogue avec la hiérarchie", regrette Mathieu, salarié dans l'audiovisuel. Il croise son chef tous les matins mais, le plus souvent, c'est par mail qu'il reçoit ses instructions. "Pourquoi ne m'en parle-t-il pas quand je le vois", s'interroge-t-il. Il s'agit de garder une trace de toute demande quitte à pouvoir demander des comptes. Beaucoup de salariés vivent cela comme du "flicage".

"Dans nos formations, nous conseillons aux managers de ne jamais se défausser sur un mail. On ne manage pas une équipe par messagerie", estime Bénédicte Bailleul. "Un compliment ou un reproche se fait à l'oral". Ne serait-ce que pour éviter les quiproquos. Et la formatrice de citer l'exemple d'un salarié qui, ne pouvant assurer une mission, informait son supérieur qu'un de ses collègues le remplacerait. Celui-ci reçoit une réponse de son chef disant : "Super de pouvoir compter sur son équipe". La remarque se voulait positive, le salarié l'a pris comme un reproche. "C'est un des inconvénients du mail, note Patrick Gilbert : on l'écrit comme on parle, sans formule de politesse ni flon-flon mais la personne qui le reçoit le lit comme une lettre. Manque le ton". Plus récent et moins maîtrisé que le courrier ou le téléphone, le mail a encore besoin de se définir. De trouver sa forme, son style… et ses limites.

Par Sophie Lutrand le 03 mai 2004 à 21:14
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