La guerre économique, une "vision erronée"

Par CNRS Thema, le 18 mai 2004 à 07h00 , mis à jour le 17 mai 2004 à 17h10

Les marchés seraient-ils devenus les nouveaux terrains de bataille des Etats ? Le chercheur Elie Cohen corrige une vision finalement très française des relations économiques actuelles.

wall street © INTERNE

Nouvelle forme de domination, la guerre économique va-t-elle remplacer la colonisation des anciennes puissances occidentales ? Pour Elie Cohen, chercheur du CNRS au Centre d'étude de la vie politique française (Cevipof) et tenant de l'américaine Political Economy, cette lecture masque les véritables enjeux du nouvel ordre mondial.

CNRS Thema : Défense de l'exception culturelle française, guerre du Roquefort aux États-Unis… des querelles d'État ?

Elie Cohen (1) : Il y a un vieux fond mercantiliste en France qui tend à voir dans les querelles commerciales l'ombre portée de la guerre économique, voire de la guerre par d'autres moyens. C'est une vision erronée des choses. Il y a certes des guerres picrocholines (2) sur le camembert ou le foie gras. Il y a aussi des querelles plus sérieuses comme celles sur l'exception culturelle ou le principe de précaution où nous, Européens, manifestons d'autres préférences collectives que les Américains. Mais pour l'essentiel les échanges sont affaire d'avantages comparatifs, de croissance et de développement. Pour éviter que les conflits ne dérapent, nous avons créé après-guerre des autorités internationales de régulation (ONU, FMI, Banque mondiale, GATT, OMC…). Le drame du tiers-monde aujourd'hui n'est pas tant d'être exploité par les pays riches que d'être ignoré par ces mêmes pays riches.


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CNRS Thema : S'agit-il alors, non pas de guerre économique, mais de performance économique ?

E. C. : Oui, depuis Paul Krugman (3), on sait que le problème des nations n'est pas la compétitivité, c'est-à-dire faire mieux que le pays voisin, gagner des parts de marché. Le véritable enjeu est la productivité ou la capacité d'un pays à produire mieux et moins cher en utilisant son capital humain, son capital physique et en mobilisant les ressources technologiques et scientifiques. On avait prédit dans les années 1980 le déclin économique des États-Unis face au Japon en prolongeant les courbes et sur la foi de performances à l'exportation. Or, la poussée aux USA des technologies de l'information et de la communication et celle des biotechnologies leur valent aujourd'hui encore un point de croissance supplémentaire. Le ressort se situe donc dans la capacité à améliorer sa productivité, à développer de nouvelles richesses… C'est la base ensuite de politiques audacieuses de redistribution.

CNRS Thema : Qui est performant et où sont les prochains enjeux ?

E. C. : Aux États-Unis, on observe un double décentrage du système productif. Le cœur manufacturier s'atrophie continûment, ce qui explique d'ailleurs l'immense déficit commercial américain et la montée en puissance de la Chine. L'économie "se tertiarise" et les activités migrent vers l'amont (spécialisation dans les ressources de l'intelligence) et l'aval (services aux entreprises et aux personnes). L'Europe reste une vieille terre industrielle ; elle n'a pas investi autant qu'elle aurait dû dans le "high tech". Pire, son taux de croissance ralentit pendant que celui des États-Unis s'accélère.
Initiative intéressante, l'Union européenne a mis en place des indicateurs d'investissement dans l'intelligence, c'est-à-dire l'investissement en recherche et développement, équipement " high tech ", enseignement supérieur… L'Europe prend ainsi la mesure de l'effort à faire pour rattraper les économies qui sont à la frontière technologique.

(1) Elie Cohen est membre du Conseil d'analyse économique (CAE) et du Conseil national de l'information statistique (CNIS)
(2) Cet adjectif, tiré de Gargantua de Rabelais, désigne un conflit aux rebondissements souvent burlesques et dont le motif apparaît obscur ou insignifiant.
(3) Professeur d'économie américain à l'université de Princeton, ce lauréat de la médaille John Bates Clark est par ailleurs éditorialiste au New York Times où il villipende la politique menée par l'administration Bush.

photo : Wall Street (LCI)

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Par CNRS Thema le 18 mai 2004 à 07:00
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