Entretien avec des "licencieurs"

Par , le 18 juin 2004 à 19h27 , mis à jour le 22 juin 2004 à 18h16

Qui sont les licencieurs ? Ceux qui, par leur fonction, décident, non pas du licenciement ni du nombre mais de qui reste et qui part. Dans son livre "Plan social", Isabelle Pivert donne la parole à des directeurs de ressources humaines "spécialisés" dans ce triste domaine.

DR © INTERNE

- "Olivier P : ma société ne fait pas de plans sociaux et d'ailleurs ça s'appelle plan de sauvegarde de l'emploi, alors vous voyez…"
- Isabelle Pivert : On vous appelle le nettoyeur…
- Olivier P : Nettoyeur, il ne faut pas exagérer… (rire embarrassé)"
Dans "Plan Social, Entretiens avec des licencieurs", Isabelle Pivert livre tels quels les entretiens oraux qu'elle a eu avec trois personnes. Toutes ont passé une grande partie de leur carrière dans les "ressources humaines", toutes ont mené plusieurs plans sociaux. Elles racontent par le menu comment se sont déroulés les plans de licenciements, comment elles les ont vécus. "J'avais tout juste trente ans… Le plus difficile, c'était l'aspect humain", raconte Bruno D. à propos de son premier plan social. "Ensuite, on se blinde". "Il y a une technique du plan social et on s'attache principalement à s'en tenir à cela", poursuit-il. Et c'est justement cela, l'habitude, le recul, le détachement, qui, au fur et à mesure des pages, étonnent, glacent.

Comme après une bataille, l'après plan social est décrit comme un soulagement : "tout le monde souffle, les choses sont finies. Malheureusement les gens qui sont partis sont dehors, ils ne sont plus là pour exprimer leurs détresse, leur rancœur. C'est une période de grâce où les choses repartent", juge Bruno. Jusqu'au suivant.

Un incendie, une menace d'attentat

Dans un second entretien, les mots choisis, la froideur du DRH sidèrent. A propos d'une énième restructuration qui concernait 200 personnes, Francis T. déclare : "On a repris 120 personnes et le reste est parti en plan social". Le reste… A propos d'une autre : "Il y a eu quelques aléas, un petit incendie sans doute d'origine criminelle, une menace d'attentat à la bombe, mais globalement, cela s'est plutôt bien passé".

Les questions de l'auteur ne sont pas neutres et Isabelle Pivert revendique la subjectivité de son approche. Parfois naïves comme lorsqu'elle demande à ses interlocuteurs en quoi ils se sentent légitimes pour priver quelqu'un d'emploi, ses questions ne soulignent que davantage le discours déshumanisé de l'entreprise. Et la façon dont ses soldats des ressources humaines l'ont fait leur. 

Décalage

Avec toutefois un bémol. Tant qu'il s'est agit de plans sociaux, y compris lorsque la société gagne de l'argent mais veut en gagner plus, cela fait partie du travail de DRH, donc pas d'état d'âmes. Mais Bruno et Francis dénoncent l'un et l'autre une dérive : les plans sociaux déguisés. Pour éviter des licenciements collectifs, trop encadrés, trop coûteux, certaines entreprises demandent à leur DRH de procéder à 80 licenciements par an pour faute. Quitte à chercher ou inventer la faute. Et là, c'est la limite.

Accusateur, souvent naïf, parfois simpliste, ce livre "plein de défauts"présente toutefois deux grandes qualités : donner à entendre le discours de personnes qui, dans une certaine position, ont eu à décider du sort de centaines d'autres et la façon dont elles l'ont vécu. Ensuite, loin de toute considération économique, Isabelle Pivert se place du point de vue de la morale et de l'humain. Un décalage qui permet d'ouvrir les yeux sur des drames que la raison économique a fini par banaliser ... sauf pour les intéressés.

"Plan Social, entretiens avec des licencieurs", Isabelle Pivert, 128 pages, 15,50 euros

Par Sophie Lutrand le 18 juin 2004 à 19:27
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