Délocalisation : le fabuleux moyen de pression

Par , le 14 juillet 2004 à 17h48 , mis à jour le 13 juillet 2004 à 19h24

Face à la menace des délocalisations, les salariés n'ont guère d'autre choix que d'accepter de travailler plus et souvent sans augmentation de salaire. C'est le cas en Allemagne et le phénomène fait son apparition en France. Mais les deux pays n'ont pas les mêmes armes.

DR © INTERNE

Les 35 heures si je veux. Selon Nicolas Sarkozy, la réforme du temps de travail doit permettre "à ceux qui le veulent de travailler plus pour gagner davantage. Les autres doivent pouvoir rester aux 35 heures". Et de critiquer l'exemple de Siemens où les salariés sont repassés de 35 à 39 heures hebdomadaires, sans compensations salariales, en échange de l'abandon d'un projet de délocalisation. "C'est un chantage qui ne serait pas acceptable chez nous", a estimé haut et fort le ministre.

Mardi soir, les 820 salariés de Bosch n'ont guère eu le choix de refuser l'augmentation du temps de travail de 35 à 36 heures non seulement sans compensation salariale mais accompagnée d'un gel des salaires, des primes d'intéressement et la suppression des ponts de l'Ascension et de la Pentecôte. "C'était ça où la porte", a confié l'un d'entre eux, employé depuis 11 ans dans l'usine d'équipement automobile de Venissieux. Ca ou une délocalisation en République tchèque.

Le pouvoir de négocier

"C'est la grande illusion du moment", estime Jean-Yves Boulin, chercheur CNRS à l'Iris (Institut de recherche en socio-économie). "On veut nous faire croire qu'il s'agit d'une demande du salarié pour gagner plus, comme s'il était libre de choisir son temps de travail". Et si la France n'en est qu'au début, le chantage à la délocalisation fait les beaux jours des patrons allemands. Siemens, Bayer, Mercedes, Continental, Thomas Cook, tous mettent en balance le maintien de l'activité contre des baisses de salaires, une augmentation du temps de travail, une meilleure productivité... Et l'épouvantail d'une délocalisation sait convaincre.

Mais Outre-Rhin, les syndicats sont malgré tout autrement représentatifs et puissants qu'en France. "Les comités d'entreprise ont le pouvoir de négocier avec la direction, de signer ou de refuser un plan social", explique Guy Groux, sociologue spécialisé dans l'étude des mouvements sociaux. "Même si le chantage existe aussi puisque les entreprises menacent de délocaliser, il y a tout de même moyen de négocier et de revenir sur l'accord quand la conjoncture le permet". Comme ce fut le cas chez Volkswagen où les salariés avaient accepté de passer à 28h30 de travail hebdomadaire afin d'éviter les licenciements et en attendant des jours meilleurs…

Trois en un

Mais en France, le patronat n'a pas l'intention de négocier. Le Medef l'a fait savoir, il s'en remet à l'Etat. "Car qui dit négociations dit compromis et contrepartie à l'allongement du temps de travail", analyse Jean-Yves Boulin. Et le Medef rêve en secret de tordre le cou aux 35 heures sans augmentation de salaire et en conservant les allègements de charges dont les entreprises bénéficient depuis les lois Aubry. Le numéro 2 du Medef, Denis Gautier-Sauvagnac a récemment regretté que "personne pour le moment ne propose d'augmenter la durée du travail sans augmenter les salaires".

Les salariés travaillant dans les grandes entreprises pourront sans doute obtenir des compensations mais "dans les PME, les décisions seront unilatérales", estime le chercheur spécialisé sur le temps de travail. "Et ce n'est pas en augmentant la durée du travail sans augmentation de salaire que l'on va relancer la consommation comme le souhaite le patron de Bercy".

Photo : Les 820 salariés de Bosch avaient jusqu'à mardi soir minuit
pour décider de passer à 36 heures de travail ou prendre le risque d'être licenciés.

Plus d'infos
Par Sophie Lutrand le 14 juillet 2004 à 17:48
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