© DRTous les soirs, au coucher, je me dis que je n’irai pas demain. Que, pour une fois, je paresserai au lit, jusqu’à au moins neuf heures. Puis, lorsque j’estimerai que la secrétaire a pris possession de son téléphone, soit vers neuf heures trente, après le rituel immuable du café – toujours trop fort ou pas assez, selon la contractuelle embauchée pour ces tâches ingrates, parce que personne ne rince jamais sa tasse, ni la cafetière – j’appellerai d’une voix lente et désolée. Je dirai que je suis malade. Quoi de plus simple ? Mon taux de globules rouges est toujours en deçà de la norme. Je serai anémiée, j’aurai besoin de repos. Le médecin me prescrira huit jours, peut-être quinze, et je pourrai enfin temporairement faire ce qui me plaît. Vivre. Et non plus vieillir sans m’en rendre compte, me flétrir peu à peu comme ces plantes qu’on néglige dans le hall de l’entreprise et qui courbent le dos sous la lumière artificielle, leurs feuilles noircies comme le bout de mes doigts qui tapotent à longueur de journée sur un clavier d’ordinateur poussiéreux, et la tige sèche, assoiffée d’air pur et de fraîcheur vivifiante. Comme moi. Qui rêve de nouveautés. De pas qui s’arrêtent et me regardent enfin, me parlent d’autre chose que de dossiers perdus et d’échéances. Mais au lieu de ça, ils courent en permanence dans les couloirs, affairés, tous la même tête sérieuse pour se donner des airs d’intelligence.
Pourtant, chaque matin, quand le réveil sonne, je me lève. Hébétée, j’accomplis les gestes quotidiens avec mécanisme, absorption d’une gorgée de thé, grignotement de tartine, toilette sommaire puisque ma mère m’a appris à me doucher le soir, pour ne pas salir les draps. Et j’y vais. Mes résolutions de la veille me paraissent soudain follement audacieuses. Irréalisables. Le matin, la réalité m’éclate à la figure.
Parfois, je parviens tout de même à m’arrêter quelques jours. Oh, deux, trois, rarement plus. Je ne veux pas entamer mon capital vacances, qui est déjà restreint, alors je m’invente un rhume ou une infection urinaire – j’ai la malchance de ne jamais être malade POUR DE VRAI – et je savoure à l’avance la perspective de longues journées à ne rien faire, à paresser devant la télévision, à acheter des magazines féminins pour y lire mon horoscope, à faire mes besoins tranquillement, sans redouter l’irruption dans les toilettes d’une collègue qui pourrait percevoir à travers la cloison le bruit ridicule de mes intimités.
Une seule demi-journée suffit malheureusement à balayer ce bref intermède. Les appartements voisins sont vides, les rues sont remplies de gens qui marchent vers les arrêts de bus, des sacs en bandoulière ou des serviettes à la main, le gardien sort et rentre les poubelles en soufflant, sa bedaine trempée de sueur, tout le monde s’active, et ma quiétude se mue en culpabilité. Alors je fais du ménage. Je lave mon linge, j’étends, je détends, je range, il y a toujours une trace de saleté qui m’attend quelque part, et si je m’assois cinq minutes, je finis par m’endormir. Et le soir arrive sans que j’ai rien fait, rien fait de bien, une journée de perdue.
J’ai acheté du papier pour écrire, mais le temps que les idées s’ordonnent, je dois retourner travailler. De la même façon, un chevalet et du papier à dessin, avec tout l’attirail de peinture, attendent mon bon vouloir en haut de l’armoire. Je sais que je pourrais faire quelque chose de bien si je m’y mettais. Que mon imagination est comme un cheval qu’un cavalier autoritaire dresse à lever le pied lentement, en cadence, pour des courbettes qui n’ont rien de spontané, dont l’on bride les ardeurs en lui raccourcissant les rênes, mais qui n’attend qu’un relâchement involontaire pour s’élancer au galop. Si j’avais le temps. Je veux dire, un temps suffisamment long, tout à moi, sans me soucier des factures à payer et des mille obligations professionnelles et ménagères qui ponctionnent mon énergie. Le temps de m’ennuyer. L’ennui est un grand privilège.
Il y a deux mois, j’ai essayé de me casser volontairement une jambe. C’était un de ces rares matins d’hiver où le verglas rend la locomotion du plus sportif périlleuse, les trottoirs étaient à ce point nappés de glace, et le soleil si lumineux, que la ville brillait comme une sculpture neuve, astiquée par le vent. Je suis sortie de chez moi en me tenant tout d’abord à la porte d’entrée de l’immeuble, et puis, d’un pas brutal, je me suis soudain élancée sans réfléchir, les bras en l’air, à la manière d’une patineuse professionnelle. J’aurais dû me casser la figure. N’importe qui, à ma place, se serait proprement cassé la figure. Surtout que j’étais en escarpins, histoire de corser la chose, et que je n’ai jamais de ma vie posé les pieds sur une patinoire. Mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Pas un instant je n’ai ressenti le moindre glissement, la plus petite perte d’équilibre, et quand je suis arrivée à l’arrêt de bus, sans même une entorse, un type flanqué d’après-skis m’a gratifiée d’un pouce levé, un gros pouce ganté de cuir, comme si j’avais accompli là un exploit remarquable. J’ai murmuré merde. Autant pour lui que pour moi. Et je suis partie affronter les sarcasmes des collègues qui, toute la journée, n’ont pas cessé de se ficher de moi. Un jour pareil, et pour la première fois depuis qu’elles me connaissaient, mettre des talons et une jupe !
Je dis elles car, à quelques réserves près, que nous croisons rarement, nous ne sommes que des femmes au premier étage des bureaux. C’est au second que sont les hommes. Enfin, la plupart, si on excepte les chauffeurs qui passent une partie de leur temps à faire le pied de grue dans la cour, les magasiniers au teint de taupe qui charrient à longueur de journée des archives au sous-sol, et les gardiens qui gardent, sans grande conviction. Par le fait d’une anomalie que même les sociologues ne s’expliquent pas, vu la réussite scolaire des filles aujourd’hui, qui dépasse celle des garçons, il y a toujours une proportion d’hommes écrasante parmi les cadres. Là-haut, les bureaux sont climatisés – tandis que les femmes se gèlent l’hiver et se liquéfient l’été – meublés en bois d’ébène, moquettés de beige crème ou de rose saumon et, s’ils embaument le soir la sueur et le tabac froid, des portes-fenêtres, coulissantes, s’ouvrent sur des terrasses à fleur de ciel, avec agencement paysager. Un petit paradis d’ifs, de lauriers roses et de bougainvilliers, où, selon la rumeur, toujours prompte à jalouser, quelques unes se sont parfois fait sauter. Le vendredi soir. Après dix-neuf heures.
La fellation n’est, paraît-il, pas payée en heures supplémentaires. Ce qui se dit, c’est qu’on se contente de faire miroiter à de pauvres naïves un autre poste, et qu’inévitablement, après service rendu, elles redescendent illico au premier. Sauf une. Elle s’appelle Mona Waterman. Je ne sais pas si c’est son vrai nom. Toujours d’après la rumeur – qui, comme un pet jaillissant inopinément au cours d’une réunion de dizaines de gens sur quelques mètres carrés de chaises, provoque une sale odeur dont on ignore la provenance – il s’agit d’une appellation sans origine contrôlée. Un prénom trop beau pour être vrai. Qu’elle se serait inventée, pour bannir la honte que lui ont fait ses parents en la baptisant Francine. Ou Marie-Louise. Ou Peggy. Les mauvaises langues ne sont limitées que par leur maigre imagination. Pareil pour son patronyme. Waterman, c’est bien joli, surtout quand on est directrice de la communication, mais une question se pose : est-ce le poste qui fait le nom, ou le contraire ?
Recrutée voilà presque deux ans, Mona, installée dans un vaste bureau du deuxième, fait partie de ce genre de femmes auprès de qui une autre femme – je veux dire, une femme normale – se sent inévitablement un jour ou l’autre complètement nulle. Assurance, charme, élégance. Quelque que soit l’heure. Quelque que soit l’humeur. Toujours le mot juste, la réponse fort à propos, le discours pertinent. Qui jamais ne se dit, comme moi, quand le train est passé, et l’interlocuteur avec : « C’est ça que j’aurais dû dire. » Et un physique ! La coiffure savamment négligée – comme si elle sortait de chez le coiffeur depuis une demi-heure et qu’une gentille brise l’ait un soupçon décoiffée, pour lui ôter son air trop apprêtée – le teint uni d’une publicité, des seins généreux posés sur un cul minuscule, et des rides qui se dévoilent discrètement quand elle sourit, la fixant pour l’éternité dans le rôle de la femme d’à peine quarante ans, qui plaît encore aux jeunôts et déjà aux hommes mûrs. Le rêve. Ou le cauchemar, si on se met à comparer. Il paraît qu’elle est la maîtresse du patron. Je dis « il paraît », comme je dirais « c’est un fait avéré » ou « ce n’est pas le cas du tout », tant « il paraît » est une expression qu’on emploie dans les bureaux à longueur de journée. Très franchement, je n’en ai cure. J’imagine qu’elle doit le mériter, quelque ait été son sacrifice, car je ne n’ai jamais entendu dire que l’on conteste sa compétence.
Contrairement à la plupart de mes collègues, ce n’est pas Mona qui m’irrite. Ce sont celles qui, ne possédant pas le dixième de sa grâce, parviennent tout de même à leurs fins. Je veux dire à se trouver un amant au bureau, voire un mari. Et qui s’en glorifient encore, qui passent la pause déjeuner à glousser sur leurs ébats de la veille puis, quelques mois plus tard, à médire sur ce pauvre clown qui les a épousé et n’obtient en réponse à son besoin de douce quotidienneté conjugale que le reproche de ses chaussettes sales traînant sous le lit. Parfois, lorsque je les écoute, face à mon plateau de cantine – parce que je n’ai pas osé dire non quand elles m’ont intimé l’ordre de venir déjeuner – il me vient de drôles d’idées. J’ai soudain envie de jeter mon verre d’eau à la figure de l’une d’elles, de préférence celle qui s’exprime le plus fort, qui monopolise la tablée pour parler inlassablement d’elle-même, et de contempler avec jouissance sa réaction. Je sais qu’on ne me le pardonnerait jamais. Je passe déjà pour une fille sans grand intérêt, que l’on convie pour la forme, je dirais presque que l’on tolère. Personne ne me demande mon avis. Ou, quand prise d’un soudain sursaut de courage, je l’exprime, il se trouve toujours un fait perturbateur pour m’interrompre, quelqu’un à la table voisine qui fait tomber son plateau, ou bien un portable qui sonne. Quand il ne s’agit pas tout bonnement de l’heure qui est dépassée, et de la pointeuse qui tourne, plus importante que mes histoires.
Ce qui me rend le plus furieuse c’est que, contrairement à la plupart, j’ai de l’instruction. Je veux dire, j’ai fait des études supérieures, et puis je me documente, je lis les journaux, je n’ai pas dans la tête un petit pois engraissé à la soupe du journal télévisé. Mais mon problème, c’est que je ne parviens pas à le dire. Je ne sais pas parler. Les mots ne sortent pas, ou quand ils le font, c’est dans une espèce de course cahotante, je bafouille, je m’embrouille et le pire, je rougis. Je ne sais pas pourquoi. Dès que les regards convergent vers ma personne, je deviens écarlate comme si je venais d’être prise la main dans le pot de confiture. Il paraît que les psys soignent ça très bien. Complexe d’infériorité. Ou de supériorité. Car qui a pu me faire croire que tout phrase prononcée par moi serait à tout jamais inscrite quelque part ? Mes parents, sans doute, qui ne m’ont pas appris à badiner. Mais qu’importe la raison. Je ne raconterai pas ma vie à un inconnu, pas plus que je ne me livrerai en pâture ; j’en ai trop vu se confier, ingénues, éparpiller sur la moquette des bureaux leurs coups de blues et leurs larmes, que les autres s’empressent de ramasser et d’empocher, comme preuve ultérieure de faiblesse.
J’ai décidé, moi aussi, de m’inventer un homme. Je dis bien inventer, car les affabulateurs fleurissent au bureau plus que les plantes, au premier comme au second, et aussi au rez-de-chaussée où sont relégués les contractuelles, intérimaires, et autres emplois éjectables. C’est que je n’ai pas la force de chercher quelqu’un pour de vrai. Ou plutôt, je sais d’avance que cette quête sera illusoire. Je le devine aux regards de mes collègues masculins qui glissent sur moi à la cantine sans me voir, et à l’air embarrassé de ces quelques types convenables à qui il a pu m’arriver de demander l’heure dans la rue.
J’ai jeté mon dévolu sur Francis Benoît. C’est le directeur des ressources humaines. De taille moyenne, la cinquantaine bien entamée, une calvitie prononcée, des poches sous les yeux nourries au whisky – parce qu’elles sont blanches, quand elles sont bleues, il paraît que c’est le vin – mais un côté bonhomme, et ce regard fuyant mais néanmoins pétillant d’un homme qui a aimé les femmes. Je ne lui connais pas d’épouse. Ni de petite amie. Ce n’est pas seulement que ses mains sont exemptes de tout bijou, c’est aussi que cet homme est un solitaire. Vous imaginez bien que je me suis renseignée avant. Avant de tomber amoureuse. Personne ne sait rien de lui et, chose curieuse, personne n’en dit rien. L’amant idéal.
Au début, bien évidemment, j’ai fait semblant. En tentant de faire croire que. Cela n’a pas été sans mal. Il me fallait trouver un prétexte, une raison impérieuse – et professionnelle – de l’approcher. Depuis l’installation de la pointeuse, c’est moi qui comptabilise les heures de chacun. Qui vérifie, qui rectifie, qui met des points d’interrogation dans le logiciel en cas d’absence injustifiée, des points d’exclamation face aux heures supplémentaires effectuées. Un boulot fou. Complètement idiot, soit dit en passant, un sacré retour en arrière, mais les gens sont contents… Surtout ceux qui feintent, qui font pointer à leur place par les collègues qui arrivent tôt, et qui oublient de badger quand ils vont boire un café…Moi, je rigole. Je compte, j’écris, et je rends le tout une fois par mois à la direction, qui n’y voit que du feu et croit faire dans l’équité. Pour en revenir à Francis Benoît, l’idée m’est venue de lui apporter mes petits papiers en mains propres, et de changer la donne : une fois par semaine, je monte donc dans son bureau avec la chemise à la main, je frappe à sa porte trois petits coups légers, j’attends qu’il dise « entrez » de sa belle voix grave, et je vais en souriant du mieux que je peux jusqu’à son bureau où je dépose mes résultats. Le premier jour, il m’a regardée avec l’air interrogateur d’un pingouin qui découvre un esquimau emballé. Je lui apportais quoi exactement ?…Mais il m’a très vite comprise. Les resquilleurs, moi, je les connais, et toutes leurs petites astuces aussi, alors j’ai pris l’habitude de refaire les comptes. La montre à la main. Finalement, cela ne me prend pas beaucoup plus de temps que de contrôler les données de la pointeuse, qui se met plus souvent qu’à son heure en vacances, et au moins, les résultats sont JUSTES.
Il m’a chaleureusement remerciée. Il ne me savait pas si intègre, si dévouée à la cause de l’entreprise. Et il m’a demandé lui-même de continuer, que je lui amène AUSSI les résultats de la pointeuse, pour comparer, que son rôle consistait justement à se pencher sur ce genre de choses, dans l’intérêt de tous évidemment.
Notre collaboration a fonctionné à merveille. L’ordre rétabli en quelques jours, à l’aide de quelques injonctions bien placées de Benoît, qui a su plonger le nez de certains dans le déshonneur de leur paresse. Sans qu’ils devinent d’où l’attaque pouvait bien venir. Et je dois dire que là, un univers s’est ouvert devant moi. Détenir une parcelle du pouvoir, médire en toute impunité, me procurèrent peu à peu un sentiment grisant. Je repris de l’assurance, je me mis à oser affronter mes collègues, sans plus ménager la chèvre et le chou comme je le faisais auparavant par pleutrerie, mes rougissements intempestifs disparurent. Etait-ce l’effet produit par ma nouvelle attitude ? Mes collègues se mirent à me regarder autrement. Ou plutôt, elles se mirent à me regarder tout court, à m’écouter même, et plus je les voyais se recroqueviller dans leur petitesse, plus me venaient des envies d’écrasement. J’effleurais soudain de l’esprit ce qui pouvait gagner les chefs de tout poil, que ce soit dans l’entreprise ou l’armée, cette suffisance dédaigneuse qui parfois tourne à la méchanceté gratuite.
Ma prime mensuelle, ridicule car adaptée à la petite aide-comptable que j’étais, quadrupla soudain. Benoît n’eut pas besoin de me faire savoir que cet élan de générosité venait de lui. Une seule question m’angoissa : attendait-il autre chose de moi ? Dans ce cas, je n’avais plus qu’à lui offrir la cartouche qui me restait pour devenir intouchable : mon corps.
Ce fut une période à la fois douloureuse et merveilleusement excitante. Moi qui ne m’étais jamais préoccupée de mon apparence, ou juste pour la forme, je me mis à faire les magasins, découvrant dans les cabines d’essayage des atouts auxquels je n’avais jamais prêté attention. Des jambes fines, des bouts de seins qui savent encore malgré leur âge regarder les gens dans les yeux – c’est l’avantage des poitrines menues – et une cambrure de reins marquée que je pouvais mettre à son avantage, par une jupe bien ajustée. Restait mon visage, qui n’avait jamais cassé des briques. Mais si je parvenais à mettre Benoît dans mon lit, et à user de câlineries qui lui laissent un goût de revenez-y, l’affaire était dans le sac. Je fus prise rapidement à mon propre jeu. C’est à dire que je me mis à me plaire – alors que je m’étais toujours détestée – et à estimer que pour tout homme normalement constitué, j’étais devenue irrésistible. Ma libido se réveilla brutalement, comme un animal en hibernation sur qui un soleil d’été vient frapper un matin, de toute l’ardeur de ses premières chaleurs. Je passais des nuits entières le corps énervé, sans parvenir à plonger dans l’apaisement du sommeil, émergeant de rêves érotiques avec une insatisfaction non repue qui me creusait le ventre et me marquait de cernes violettes sous les yeux. Je m’inventais des jeux ardents avec Benoît, rêvais qu’il me déclarait, dans un mouvement de folie vers mes fesses cinglées d’un string noir, une flamme aussi intense que celle qui me brûlait. Je n’ignorais pas que ces fantasmes, à force de les évoquer, avaient de moins en moins de chance de se réaliser. Que la vie vous trouve toujours là où vous ne l’attendez pas. Et qu’en matière de pieds de nez, elle s’y connaît. Mais c’était plus fort que moi. Le truc qu’on ne maîtrise pas, parce que c’était lui, parce que c’était moi, comme dit la chanson. Et j’avais fini par y croire. Bientôt, le rêve et la réalité ne firent plus qu’un. Il me semblait déjà connaître le goût de sa bouche. JE L’AIMAIS.
Il fut un jour où me parvint aux oreilles que mes déplacements de plus en plus fréquents en direction du bureau du directeur des ressources humaines ne semblaient pas très catholiques. Je déclarais au maximum de gens que je rencontrais que la situation était au contraire parfaitement claire, un petit sourire entendu aux lèvres. La rumeur se répandit alors comme un feu de poudres : je couchais avec Francis Benoît.
Comme vous pouvez l’imaginer, j’en étais on ne peut plus heureuse. Une période de félicité m’attendait, j’en étais intimement persuadée. Je craignais simplement la réaction de l’intéressé. En serait-il flatté autant que je pouvais l’être ?
La réponse me fut amenée par celle que je m’attendais le moins à trouver sur mon chemin. Un soir, je m’apprêtais à lever le camp après avoir fermé mon ordinateur et mes tiroirs à clé. On ne sait jamais quelle âme malveillante peut rôder à partir d’une certaine heure dans les couloirs, j’en veux pour preuve certaines anecdotes mémorables comme cette période où un malotru vengeur – mais à l’égard de qui ? – déposait régulièrement un étron dans l’ascenseur, que la femme de ménage découvrait à l’aube ; ou bien ce printemps dernier durant lequel je m’étais mise à déprimer car des dossiers disparaissaient régulièrement de mon bureau, je les avais posés là et puis pfuit !, le lendemain ils n’y étaient plus, finalement j’avais passé une journée entière à faire des photocopies de tout, pour déjouer l’ennemi, et à dix-huit heures j’y étais encore, bien évidemment la photocopieuse s’était mise à bourrer, je ne parvenais pas à décoincer le papier, je m’étais mise à quatre pattes pour regarder sous l’engin, je pestais en transpirant, les mains noires de l’encre du toner qui s’était renversée partout, et un imbécile du service intérieur était passé et avait sifflé, il m’avait semblé entendre des mots comme « on voit ton cul » – ou ta culotte ? – bref, LA HONTE TOTALE.
Pour en revenir à ce fameux soir, j’allais enfiler mon manteau quand Mona Waterman surgit dans mon bureau. Elle entra sans frapper, en poussant brutalement la porte, et la referma aussi sec. Je ne fis pas attention tout d’abord à son expression. Ce que je remarquais immédiatement, ce fut sa tenue. Elle portait un tailleur de soie rouge, un truc divin, avec un gros collier assorti composé de pierres corail, brique et grenat, et ses pieds aux ongles vernis s’échappaient d’escarpins à brides noires d’une finesse exquise, avec talon d’au moins huit centimètres, mais elle se baladait là-dessus comme si elle était en baskets, avec l’allure d’un mannequin bien sûr. Je la contemplais, la bouche ouverte – du moins j’imagine que je devais avoir cet air à la fois surpris et béat qui me revient si je ne me contrôle pas – et elle s’avança vers le bureau où je me tenais pour me cracher en pleine face :
Vous avez décidé de prendre ma place ?
Sa bouche, méprisante, trembla légèrement. En l’espace d’une seconde, je fis le tour de ce qui pouvait bien lui passer par la tête : De quelle place parlait-elle, de son poste ? Craignait-elle que l’extension de mes missions auprès du DRH ne lui vole la vedette ?
Ne prenez pas cet air idiot. Vous savez parfaitement de quoi je parle. Benoît n’est pas pour vous.
Elle avait saisi un bibelot sur mon bureau, une petite baleine rose en plastique fluorescent que j’affectionne particulièrement parce que c’est ma mère qui me l’a offerte quand j’avais dix-huit ans. Elle se mit à la malaxer dans sa paume, tout en continuant à parler d’un ton menaçant :
Vous croyez que je n’ai pas vu votre petit manège ? Mais tout le monde se fout de vous ma pauvre ! Vous osez raconter que vous êtes la maîtresse de Francis, mais vous savez quoi ? Tous les jours, il se bidonne en me parlant de vous, il affirme qu’il n’a jamais vu une fille aussi mesquine et aussi bête, qu’en plus vous êtes un thon qui se croit belle. Moche comme un pou il a dit, juste le bas de baisable mais avec un sac sur la tête, alors très peu pour moi il a dit, et s’il ne vous a pas déjà viré, c’est parce qu’il est trop gentil. À sa place, jamais je n’aurais accepté que courent des bruits de couloir sur lui et vous. Parce que même si personne n’y croit, ça entame son prestige. Vous me suivez ?
Elle continuait à triturer ma baleine en se balançant d’un pied sur l’autre, et je ne répondais rien, car je ne savais pas quoi répondre. Alors elle m’asséna, le visage froncé de haine, ce qu’elle devait considérer comme son dernier coup :
Francis Benoît est à moi, vous entendez ? Il est à moi depuis six mois, et je compte bien le garder. Alors pas touche. Et tu la fermes d’accord ? Sinon, je te garantis que je te fais lourder. Sans indemnités.
Je ne sais pas si c’est ce soudain tutoiement qui m’a énervée, ou d’apprendre qu’il lui donnait à elle ce que j’attendais depuis des semaines qu’il me donne à moi, même rien qu’une fois. Sans doute les deux, et de la trouver soudain si vulgaire. Mais ce qui a provoqué la suite, je sais parfaitement ce que c’est : qu’elle touche à ma baleine. Qu’elle la tripote avec un petit sourire aux lèvres, fasse mine de la lâcher maladroitement puis de la glisser dans sa poche alors qu’elle percevait, sarcastique, que mes yeux ne quittaient pas ses mains ; puis soudain, cette façon de la reposer sans aucune délicatesse sur le coin gauche de mon bureau, alors que la place de mon objet fétiche est à droite, exactement à l’angle en haut à droite de mon tapis de souris d’ordinateur.
Elle est allée se jucher sur le rebord de la fenêtre dont j’avais laissé un battant ouvert – la place suffisait largement à son petit postérieur- les bras croisés et le regard méchant. Elle attendait que je parle. Peut-être que je m’excuse ou pis, que je me justifie. Mais dans la vie, j’ai toujours pensé qu’il existe deux sortes de gens : ceux qui parlent, et ceux qui agissent. Moi, j’entre plutôt dans la seconde catégorie. Alors j’ai agi. Je me suis approchée d’elle humblement et, sans qu’elle s’y attende le moins du monde, je l’ai poussée violemment, mes deux mains en appui sur son sternum.
Le bruit de son corps tombant en arrière et stoppant sa course sur le toit de la voiture de fonction du patron, qui se trouvait un étage plus bas, m’a évoqué celui d’une coquille d’œuf qui s’écrase à terre. Quelque chose entre le claquement et le gargouillis, écoeurant et définitif. J’ai hurlé. Pas mal de personnes se trouvaient encore dans leur bureau et elles sont arrivées au pas de course, beaucoup plus vite que si on avait déclenché l’alarme incendie qui ne fait jamais broncher personne puisque, comme dit ma collègue de gauche, « c’est toujours une simulation »(Mais comment savoir jusqu’à quand ?). Un mouvement de stupeur a plané tandis que, dans des balbutiements incompréhensibles, je désignais la fenêtre. Tout le monde est descendu dans la cour. Il ne fallut pas longtemps pour constater que la belle Mona était morte, encore moins pour que se déclenche le moulin à paroles de la rumeur dont les premières phrases furent : « Je n’aurais jamais cru qu’on pouvait se tuer en tombant d’un étage. Se serait-elle suicidée ? ». Le lien entre les deux me paraissant obscur, je fis tout mon possible pour déclarer que j’étais absente à ce moment-là – j’étais allée faire pipi – et sans doute avait-elle voulu fermer la fenêtre demeurée ouverte alors que l’orage menaçait. OUI elle venait parfois dans mon bureau le soir, nous avions un peu sympathisé – ce n’est pas elle maintenant qui allait me contredire – NON elle ne m’avait fait aucune confidence qui pouvait laisser présager de, OUI il s’agissait à n’en pas douter d’un regrettable accident, NON je ne m’en remettrai jamais.
Pour être tout à fait franche, je ne ressentais strictement rien. Électroencéphalo-émotionnel plat. La roue tourne, je me suis dis. Enfin.
Le lendemain de ce tragique événement, je croisai Francis Benoît dans le couloir. Accablé. Il me raconta qu’il n’avait pas dormi de la nuit, et que depuis le matin il errait de long en large dans son bureau, incapable de se concentrer et de penser à autre chose qu’à Mona. A un moment, gêné sans doute par des passages importuns, il me poussa vers ce qu’il dû considérer comme une cage à lapins, vu son regard étonné sur les quatre murs étroits qui me servent de cadre d’emploi. Je faillis lui faire remarquer que, d’après un stage en ergonomie suivi quelques années plus tôt, un espace vital individuel de quatre mètres sur trois était considéré comme indispensable à quiconque. Mais je m’abstins. Car je vis soudain qu’il contemplait la moquette grise et rase, sur laquelle s’étaient imprimés de petits trous au carré régulier, la trace des talons de Mona. Puis son regard glissa sur ma baleine. Comme si, par je ne sais quel atavisme de mâle, il y distinguait les fraîches empreintes de sa maîtresse. Son parfum, peut-être, flottait-il également encore dans la pièce. Un jet de peur acide se déversa dans ma gorge, nappant en quelques secondes mes intestins de brûlures insupportables. Il leva les yeux et me dévisagea. Je ne découvris qu’un flou aqueux, derrière le verre des lunettes. Sentiment d’horreur face à une réalité soudainement pressentie ? Ou désespoir, né d’un déferlement d’images voluptueuses à jamais perdues ? Et puis il parla :
Je dois écrire un discours en son honneur, qui sache refléter, avec déférence et admiration, la formidable fille qu’elle était. Mais j’en suis tout bonnement incapable !
Et je le vis soudain tel qu’il était : bêtement humain, ratatiné, une épaule plus haute que l’autre comme si son costume reposait directement sur un cintre tordu. Je me rendis compte que, une fois franchi le seuil de l’entreprise, tombé le masque factice de la façade hiérarchique, nous marchions tous au même niveau du trottoir, au ras des crottes de chiens. Cette prise de conscience me donna des ailes.
Il partit. Alors, sans plus attendre, je m’attelai à la tâche. Un discours parfaitement torché, en moins de trois heures, dans lequel j’avais mis un peu de mes lectures, et beaucoup d’hypocrisie. Le soir, j’achetai des escarpins rouges et pointus, un gros collier de perles irisées. Et je montai le lendemain mon petit papier directement au grand patron. Il me remercia sobrement, m’assurant qu’il allait y jeter un coup d’œil. Je pris soin néanmoins de lui préciser que le DRH me semblait confiné dans un inquiétant passage à vide. En d’autres termes évidemment.
Depuis, j’attends. Mais j’ai confiance. Je me lève gonflée d’un allant tout neuf. A huit heures, je prends l’ascenseur et je monte au second. J’y parade quelques instants, je serre des mains. Et puis je redescends nonchalamment par l’escalier. Mes collègues me jalousent profondément. Je le sens à leur façon de me dire bonjour, avec de larges sourires. Mais je m’en fiche. Je ne mange plus à la cantine. Désormais, je déjeune à l’extérieur, la plupart du temps au restaurant. Je regarde les hommes. Je m’expose sans plus de crainte au hasard. Je suis prête à tout. A changer de figure, voire même de nom. Nouvelle directrice de la communication. Pourquoi pas moi ?
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