L’étal de Pascal Dobin, volailler © Franck Lefebvre – tf1.frUn matin de semaine, sur un marché parisien, l'ambiance est à la suspicion. Il y a les consommateurs qui s'inquiètent et ne le cachent pas. "Moi, je pense qu'on fait trop preuve d'optimisme, qu'on ne prend pas assez de précautions, et qu'il n'y a pas assez de contrôles", assène Michelle, 70 ans. La menace a déjà modifié sa façon de consommer : "je n'achète plus ni poulet, ni dinde pour l'instant." Certains sont plus fatalistes : "chez moi, on mange toujours autant de poulet, admet Tahar, agent de sécurité de 35 ans, mais j'ai des craintes. Hier, en faisant les courses avec ma femme, j'ai pensé lui dire de ne plus acheter de volaille, mais je n'ai pas voulu l'inquiéter. Avec tout ce qu'on entend..." Il y a enfin les esprits forts : c'est le cas de Sébastien, technicien en équipement industriel de 33 ans, qui assure tranquillement "consommer toujours autant de poulet". Ou de Rolande, 68 ans, souriante et très bcbg, qui plaisante : "j'espère que le prix du canard va baisser ! J'espère qu'ils vont bien faire peur aux gens !"
La volaille va nous plumer
Avec l'envolée des cours mondiaux des céréales, les prix de la volaille sur le marché mondial devraient augmenter de six à sept pour cent, selon le groupe Doux.
Publié le 09/09/2010
"L'impression qu'on cherche à nous faire peur"
"Ils" ? Les médias, bien sûr. Car tous ces consommateurs reconnaissent suivre avec attention les développements quotidiens de la crise aviaire. Sans pour autant s'estimer mieux informés. "Tous les jours, on est assailli d'infos, peste Tiffany, 20 ans. On nous alarme, sans doute trop tard - pour la crise de la vache folle, il a fallu 20 ans avant d'avoir des informations - et si ça se trouve, au final, il n'y aura rien". Anne-Sophie, 20 ans également, a "l'impression qu'on cherche à nous faire peur". Quant à leur copine Lucie, elle avoue son trouble : "je sais que la maladie ne se transmet pas à l'homme, mais je mange moins de poulet. On parle tellement de la grippe aviaire que je finis par être inquiète, inconsciemment."
Inquiétudes légitimes et craintes irrationnelles se mêlent facilement. "Le consommateur reçoit une masse d'informations concernant le risque d'épizootie, le risque de pandémie, l'absence de risque alimentaire. La conjonction des trois aboutit à une perte de repères sur ces trois niveaux", résume Louis Orenga, directeur du Centre d'Information des Viandes (CIV), chargé mercredi par le gouvernement de lancer une campagne de communication pour rassurer les consommateurs. Mais les chiffres sont déjà là: -20% dans la grande distribution depuis samedi. Encore n'est-ce qu'une moyenne. Les responsables d'un supermarché de la chaîne Ed au sud de Paris reconnaissent une chute de 30%, même si la baisse est moindre dans les quartiers populaires.
Restaurateurs : la crainte d'un effet à retardement
Dans les commerces de détail, la crise est patente. Sur un marché du XVIe arrondissement, Pascal Dobin, volailler depuis 6 ans, fait sombrement ses comptes : il chiffre la baisse des ventes à "20%, 25% depuis le week-end dernier". Malgré la traçabilité des produits, malgré les labels, malgré les obligations sanitaires ("on n'a jamais été si contrôlé"), les clients se méfient. "J'ai la chance d'avoir des habitués, qui me font confiance ; mais on n'empêchera jamais le chaland de se dire : aujourd'hui, pas de poulet, je mange du jambon." Un peu plus loin, Franck Brockers, qui vend des œufs frais, tire un bilan encore plus dramatique : "depuis qu'on en parle tous les soirs à la télé, mes ventes ont chuté de 30 à 40%." Constat similaire dans une boucherie voisine : "les gens écoutent tout ce que dit la télé, proteste Yan, boucher de 27 ans. Heureusement que les ventes se reportent sur d'autres produits."
La grippe aviaire sonne déjà comme une crise de consommation avant d'être une crise sanitaire. Devant un flot d'informations qu'ils n'ont pas forcément le temps d'assimiler, les consommateurs se rassurent comme ils peuvent, parfois au détriment de toute rationalité. "Je connais ma boucherie, affirme, souriante, Teresa Zuniga, auxiliaire de vie dans une maison de retraite. Mais je me méfie des supermarchés." Rémi, 42 ans, travaille dans une boucherie kasher : "pour nous, aucun problème, assure-t-il, l'abattage est fait par des rabbins : c'est notre première garantie." Paradoxalement, les restaurateurs, Mac Donald's ou brasseries, ne constatent aucun "effet grippe aviaire". Même si certains redoutent un effet à retardement. "S'il y a un impact, estime Agnès, résignée, qui gère une rôtisserie dans le sud de Paris, ça se verra surtout le week-end prochain."
Photo d'ouverture : l'étal de Pascal Dobin, volailler - © Franck Lefebvre - tf1.fr
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