
La longueur et l'intensité des conflits sociaux dans la région de Marseille, remarquables ces dernières semaines au port, à la SNCM et à la régie des transports de Marseille (RTM), trouvent leur origine dans l'histoire sociale tumultueuse de la ville. Ces conflits du secteur public se sont cristallisés autour de privatisations à venir, mais ils interviennent après des luttes sociales de plus d'un an dans le privé, à l'usine Lustucru d'Arles ou Nestlé de Marseille, et s'inscrivent dans une longue tradition d'insoumission.
Dans la première moitié du XXe siècle, "de nombreux secteurs industriels de la ville se sont développés avec l'arrivée de travailleurs étrangers, qui ont placé leur entreprise au centre de leur vie - une manière pour eux de s'intégrer", explique Jean Domenichino, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Provence, qui parle à leur endroit "d'anarcho-syndicalisme". Dans l'entre-deux-guerres, l'arrivée d'Espagnols et d'Italiens fuyant le franquisme et le fascisme accentue le penchant revendicatif de l'immigration marseillaise. Au port, la cohabitation de plusieurs corps de métiers, employés, dockers et marins, facilite l'extension des mouvements sociaux et plusieurs grèves dures éclatent après la Libération, parfois "instrumentalisées par le Parti communiste", selon Jean Domenichino.
"Plus de précarité et de chômage"
La fermeture des mines de Gardanne et de pans entiers de la construction navale, dans les années 80, s'accompagne de protestations parfois violentes, car "l'existence même des entreprises est remise en cause", poursuit l'historien. "Aujourd'hui, à la SNCM, à la RTM ou sur le port, les salariés jugent que la privatisation menace la nature-même de leur entreprise, les services qu'elle rend et leur statut personnel", analyse-t-il.
Jean-Paul Laporta, responsable à l'Union départementale CGT des Bouches-du-Rhône, voit un acte fondateur dans le succès d'une longue grève des traminots en 1995: "on a vérifié que l'unité d'action avec les autres syndicats était payante", dit-il. Depuis, explique-t-il, les syndicats font "liste commune" aux élections au comité d'entreprise de la RTM. Côté patronal, Stéphane Brousse, président de l'Union pour les entreprises des Bouches-du-Rhône, voit derrière la multiplication des conflits "une volonté idéologique de la CGT de s'opposer au modèle libéral". Les salariés sont "plus réceptifs qu'ailleurs à un discours drastique, car tout est radicalisé à Marseille, avec plus de précarité et de chômage", explique-t-il.
Fin 2004, la région de Marseille-Aubagne comptait près de 15% de chômeurs et quelque 9% de la population active des Bouches-du-Rhône était au RMI, selon la direction régionale du travail et de l'emploi. "Notre ville connaît un sous-emploi chronique, avec une sur-représentation du secteur public. Les conflits sociaux se terminent souvent sur le bureau du maire", note Philippe Sanmarco, élu municipal divers gauche.
Photo d'ouverture : syndicalistes de la CGT lors du vote de la grève à la SNCM - DR
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