© DRtf1.fr : Dans votre livre*, vous semblez dire qu'il y a près de 10 ans, les problèmes étaient déjà les mêmes à la SNCM.
Philippe Galy** : Quand j'ai été nommé en 96***, ma feuille de route était de reprendre le rapport Pontet qui faisait le diagnostic de la SNCM et de conduire les réformes nécessaires pour la remettre sur pieds. Or, les conclusions étaient rigoureusement les mêmes qu'aujourd'hui. La SNCM était une entreprise en déficit structurel qui ne pouvait survivre que grâce aux subventions de l'Etat et notamment au principe de continuité territoriale (des aides qui permettent de compenser l'insularité de la Corse en subventionnant les trajets hors des périodes où les liaisons sont rentables, ndlr). Il fallait donc réduire les effectifs de 400 postes, exactement comme aujourd'hui, et changer les méthodes de travail.
tf1.fr : Pourquoi ne l'avez-vous pas fait ?
P.G : J'ai présenté mes conclusions et projets aux partenaires sociaux ce qui a immédiatement provoqué l'hilarité de la CGT. La vérité c'est que la CGT exerce le vrai pouvoir à la SNCM et que si elle fronce le sourcil, ce n'est même pas la peine d'insister. Je leur disais : " Soyez sérieux, en 1999, Bruxelles va ouvrir le cabotage (navigation marchande le long des côtes, ndlr) à la concurrence. La SNCM n'aura plus le monopole et en 2002, la France sera obligée de lancer un appel d'offres pour attribuer la continuité territoriale ". Ils me répondaient " Président, on arrêtera l'Europe " (avec l'accent marseillais).
tf1.fr : N'aviez-vous pas les moyens d'imposer vos vues ?
P.G : Quand la CGT dit " On va mettre le feu ", elle le fait. Les grèves sont systématiques, ils bloquent les ports, font le coup de poing. Parfois il y a un peu d'innovation théâtrale comme avec le détournement de bateau mais sinon, c'est la routine. Or, si par votre faute, une grève est déclenchée, vous êtes lâché par vos patrons, en l'occurrence l'Etat. Vous êtes considéré comme un imprudent et désavoué par votre hiérarchie.
tf1.fr : Quels sont les avantages sociaux que vous qualifiez dans votre livre "d'exorbitants" ?
P.G : Ils sont nombreux. Il faut savoir que tout salarié de la SNCM peut choisir ses congés comme bon lui semble, son supérieur ne peut pas les lui refuser. Evidemment, tout le monde veut les prendre l'été qui est la saison de forte activité pour la SNCM. Il faut donc embaucher des contractuels ce qui multiplie les frais. Quand j'ai évoqué l'idée de revenir sur cet acquis, la CGT m'a rétorqué : " Président, on va aller voir Jean-Claude (avec l'accent marseillais) ". (Jean-Claude Gayssot, PCF, était ministre des Transports à l'époque, ndlr).
Par ailleurs dans le monde des transports, que ce soit sur mer, sur terre ou dans les airs, pour toute journée en déplacement, le personnel a le droit à une journée de récupération qui n'est pas décomptée comme un congé. Suite à une grève, et sur ordre du gouvernement, j'ai dû leur accorder un quatrième jour de récupération pour toute journée en mer.
tf1.fr : Le redressement de la SNCM est-il possible selon vous ?
P.G : Certainement pas en l'état actuel. Et comme rien n'a été fait depuis 9 ans, le diagnostic est le même mais la SNCM a perdu la moitié de ses parts de marché alors que le contexte était florissant. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas.
* "Service public, Pourquoi ça coince", Philippe Galy, éditions Eyrolles, juillet 2005, 19€
** Philippe Galy a dirigé la SNCM d'octobre 1996 à décembre 1997. Haut fonctionnaire, il est aujourd'hui adjoint au maire de Boulogne-Billancourt.
*** Rappel historique : au milieu des années 90, la SNCM était la filière de transport passagers de la holding CGMF détenue à 100% par l'Etat. L'autre principale filiale était la CGM spécialisée dans le transport maritime vers les Antilles. Celle-ci a été privatisée par le gouvernement Juppé en 1996.
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