"Les salaires vont augmenter en Chine"

Par , le 02 juin 2010 à 18h43 , mis à jour le 03 juin 2010 à 11h19

Interview - Après une vague de suicides chez Foxconn et une grève chez Honda, des ouvriers chinois ont vu augmenter leur salaire. Selon une spécialiste, ce mouvement va s'amplifier.

Les conditions de travail chez KYE, sous-traitant de Microsoft.Les conditions de travail chez KYE, sous-traitant de Microsoft. © National Labor Committee (NLC)

Les ouvriers chinois osent dire "non". Depuis quelques mois, grèves et manifestations se multiplient dans "l'atelier du monde". Ce durcissement commence à payer. Le constructeur automobile Honda a dû augmenter de 25% ses salariés cette semaine après qu'une grève a paralysé ses usines d'assemblage dans le premier marché automobile mondial.

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Sous pression, le groupe taïwanais Foxconn Technology, qui fournit des multinationales comme Dell ou Apple et a enregistré 11 suicides dans ses usines depuis le début de l'année, a aussi annoncé mercredi une hausse de 30% des salaires de ses employés chinois. Mary-François Renard est responsable du Master et du département de recherche sur l'économie de la Chine à l'Université d'Auvergne. Pour TF1 News, elle commente la montée de la grogne sociale dans le pays et les mutations de l'industrie chinoise.
 
TF1 News : Vague de suicides suivie d'augmentations de salaire chez Foxconn, grève chez Honda... S'agit-il de simples coïncidences ou assiste-t-on à une montée en puissance des ouvriers chinois et de leur grogne sociale ?
 

Mary-François Renard, professeur d'économie
Mary-François Renard

Mary-François Renard, professeur d'économie: Il y a plus généralement une montée en puissance des troubles sociaux. Il y a toujours eu des tensions sociales, des manifestations en Chine, beaucoup plus que l'on ne l'imagine en Europe, mais elles prennent de l'ampleur car il y a une montée des inégalités depuis le début des reformes en 1978. Elles ont, dans un premier temps, permis à tout le monde de s'enrichir et puis les inégalités se sont creusées. On voit se développer la société de consommation mais une partie des gens n'y a toujours pas accès. Les ouvriers n'ont que peu profité de la croissance. La mobilité sociale est en panne. Les Chinois pensent que s'ils sont pauvres leurs enfants le resteront, notamment parce que l'éducation est très chère, même dans les universités publiques. Avant, c'était très sélectif mais gratuit.
 
TF1 News : Outre ces manifestations, comment le mesure-t-on ?
 
M.-F. R. : D'abord, le coefficient de Gini (NDLR : une mesure du degré d'inégalité de la distribution des revenus dans une société) ne cesse de s'accroître en Chine : les 10% le plus riches gagnent maintenant dix fois plus que les 10% le plus pauvres. Ensuite, politiquement, un mouvement très important exige maintenant moins d'inégalités et de corruption. On parle beaucoup là-bas de Bo Xilai, l'ancien maire de Dalian, un politicien devenu très populaire en s'imposant comme le champion de la  lutte anticorruption.
 
TF1 News : Le gouvernement Chinois, souvent autoritaire, laisse-t-il faire?
 
M.-F. R. : Les manifestations sont relativement autorisées. De par les jeux de pouvoir entre le gouvernement central et les gouvernements locaux, certaines sont même soutenues. Mais il y a une vraie montée dans les revendications des ouvriers. Cela peut sembler paradoxal si l'on considère que dans un régime communiste, les ouvriers ont le pouvoir mais, bien entendu, cela n'est pas le cas ! Ils se mobilisent aujourd'hui car beaucoup d'entre eux n'ont même pas les moyens de vivre dans des conditions décentes.

Le droit du travail n'est pas appliqué : ils font des heures supplémentaires non payées, ne peuvent prendre de vacances... Cela s'accentue avec la crise qui a touché les plus pauvres, notamment beaucoup de migrants. Cette montée des inégalités est un phénomène très grave et le gouvernement en a pris conscience. Lorsqu'il y a eu récemment cette vague de crimes dans les écoles, le Premier ministre a plus ou moins incriminé un malaise social et des inégalités qui rendent les gens violents.

exergue "J'ai des doutes sur le fait que les entreprises occidentales contrôlent vraiment ce qui se passe sur le terrain"

TF1 News : Le cas Foxconn, ce méga sous-traitant taïwanais qui travaille pour Apple ou HP et produit en Chine, est-il emblématique de l'industrie ?
 
M.-F. R. : D'une partie importante de l'économie, oui. Beaucoup d'entreprises chinoises fonctionnent ainsi : elles importent beaucoup de produits et composants d'Asie qu'elles assemblent et exportent partout. Les ouvriers y occupent souvent des postes non qualifiés et leurs conditions de travail sont très difficiles.
 
TF1 News : Les médias chinois ont même révélé des cas d'esclavage. La police a encore annoncé lundi avoir libéré 24 personnes exploitées dans une briqueterie. Est-ce une pratique commune ?
 
M.-F. R. : C'est très difficile à savoir. C'est bien sûr illégal.
 
TF1 News : Si des géants comme Apple ou Microsoft haussent le ton dans les médias comme on peut le voir depuis quelques jours, cela peut-il changer la donne?
 
M.-F. R. : Je n'y crois pas beaucoup. Cela pourra changer seulement si la société chinoise évolue. Dans les médias, on voit encore des ouvriers qui jurent que tout va très bien car c'est ce que l'on leur demande de dire... J'ai aussi des doutes sur le fait que les entreprises occidentales contrôlent vraiment ce qui se passe sur le terrain. En revanche, je crois que ces entreprises seront obligées d'augmenter les salaires.
 
TF1 News : Comment se négocient les augmentations de salaires, de meilleures conditions de travail en Chine ? Via les syndicats?
 
M.-F. R. : Il y a une multitude de syndicats en Chine qui sont tous affiliés au parti communiste. Il y a donc très peu de possibilités de négociations, c'est pour cela qu'il y a ces mouvements si importants. Pour les Chinois, c'est devenu la seule façon d'agir car lorsqu'ils vont trouver un patron pour leur demander plus d'argent, on leur dit que d'autres attendent à la porte. En manifestant ou se mettant en grève, ils prennent des risques. Mais s'il y a beaucoup d'ouvriers, le gouvernement sait qu'il doit faire attention.

exergue "Augmenter les salaires permettra de donner accès aux ouvriers aux biens de consommation"

TF1 News : Le manque de main d'œuvre va-t-il tirer les salaires vers le haut ?
 
M.-F. R. : Il n'y a pas de risque immédiat de pénurie car il y a encore une réserve de travailleurs migrants mais c'est envisageable à plus long terme. Je suis convaincue qu'il y aura de toute façon des avancées sociales, que les salaires vont augmenter car la crédibilité du gouvernement chinois est fondée sur la réussite de la croissance économique. La part des salaires dans le PIB baissant régulièrement, il faudrait vraiment une augmentation du salaire minimum. Cela permettra de donner accès aux ouvriers aux biens de consommation. Cela augmenterait aussi la demande intérieure et, par ricochet, la valeur de la monnaie. Il faudra ouvrir une négociation par secteur et bien entendu il y aura des résistances car cela fait baisser les marges.
 
TF1 News : La Chine peut elle à la fois améliorer les conditions de travail et laisser sa monnaie, le yuan, s'apprécier, sous les pressions occidentales ?
 
M.-F. R. :  S'agissant d'une réévaluation pure, techniquement c'est difficile car la Chine ne va pas adopter un système de change flexible. Elle peut toutefois réévaluer un peu sa monnaie. Il faut savoir qu'il y a une très faible substituabilité entre les produits domestiques produits en Europe et aux Etats-Unis et ceux fabriqués en Chine : ce ne sont pas les mêmes. Un vélo chinois coûtera toujours moins cher que son équivalent français... On pourrait certes les payer un peu plus cher mais l'idée que le déficit américain diminuerait si la Chine réévaluait le yuan est fausse.
 
TF1 News : Quelles seraient les conséquences pour l'économie chinoise ?
 
M.-F. R. : Il y a un certain risque pour la Chine qui craint qu'en réévaluant la monnaie, il y ait des délocalisations d'entreprises chinoises dans des pays à très bas coûts de main d'œuvre comme le Pakistan, le Bangladesh, l'Indonésie... C'est vrai dans des secteurs mobiles comme le textile, si les marges deviennent trop faibles et que la compétitivité baisse. Dans ce cas, des travailleurs pourraient perdre leur emploi.

exergue "Les Chinois on réalisé qu'ils ne pouvaient pas rattraper l'expérience de l'Europe ou des Etats-Unis sur certains savoir-faire"


TF1 News : En étant cynique, on peut se demander si le consommateur occidental ne va pas y perdre...
 
M.-F. R. : Cela dépendra du poids des produits chinois dans votre consommation. Selon les individus, c'est très variable. Cela dépend surtout si les prix augmentent ou si les entreprises réduisent leurs marges. Le gouvernement chinois peut exiger qu'elles gardent leur compétitivité.
 
TF1 News : Cette semaine, des industriels chinois ont lancé l'iPed une copie conforme de l'iPad. L'Industrie chinoise vit-elle toujours autant de la contrefaçon ?
 
M.-F. R. Il y a toujours énormément de contrefaçon. J'étais à Pékin la semaine dernière et vous voyez toujours dans les magasins ces copies de produits Chanel ou Louis Vuitton au vu et au su de tout le monde. Les Chinois sont très forts pour imiter même si leurs contrefaçons sont le plus souvent de très mauvaise qualité.

Contrairement a ce que l'on pense, la technologie occidentale est encore très loin mais la contrefaçon reste culturelle. Dans un lieu très visité de Pékin qui s'appelle la maison du prince Gong, on ne peut admirer qu'une copie de la calligraphie d'un empereur très connu. Ici, ça ne dérange personne. Certes, nous avons fait la même chose à Lascaux, mais cela a fait grincer des dents.
 
TF1 News : Les Chinois ne progressent-ils pas dans le domaine de la recherche technologique?
 
M.-F. R. : Ils importent des produits plus sophistiqués et les transforment mais restent très en retard. Les Chinois on réalisé qu'ils ne pouvaient pas rattraper l'expérience de l'Europe ou des Etats-Unis sur certains savoir-faire mais ils peuvent prendre des places dans de nouveaux secteurs. C'est pour cela qu'ils investissent massivement pour développer des produits sophistiqués dans le domaine de l'environnement et des produits verts.

Par Olivier Levard le 02 juin 2010 à 18:43
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20 Commentaires

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  • lucien31, le 05/06/2010 à 11h13

    C'est normal, ils sont en passe de devenir première puissance mondiale et sont implantés partout dans le monde et eux ils bossent, certes ils font des gadgets à deux sous, mais ils ont une technologie de très haut niveau .

  • froggyb, le 04/06/2010 à 01h29

    Heureusement qu'ils sont la! A votre avis, qui nous prete l'argent dont on a besoin pour financer notre dette et notre déficit? et oui! La Chine.

  • exercice05, le 03/06/2010 à 15h53

    Tout à fait Yannickatl, je confirme pour avoir passé 6 ans en Chine D'ailleurs la semaine fait 40 heure et la journée de travail 8 heure ... S'il n'y a "que" trois semaines de vacances, c'est certes, moins qu'en France mais à la hauteur des USA. Ajouterai que les charges sociales sur les salaires sont équivalente à la France. La grande différence se fait sur le pouvoir d'achat : un rapport de 1 (France) à 5 (Chine) sur les produits de consommation courante. En gros, un salaire de 200 ? en Chine est équivalent à un salaire de 1000 ? en France. Par exemple le repas de midi "standard" coute environ 1 à 1,5 ? en ville (Shanghai, Pékin).

  • exercice05, le 03/06/2010 à 15h51

    Tout à fait Yannickatl, je confirme pour avoir passé 6 ans en Chine D'ailleurs la semaine fait 40 heure et la journée de travail 8 heure ... S'il n'y a "que" trois semaines de vacances, c'est certes, moins qu'en France mais à la hauteur des USA. Ajouterai que les charges sociales sur les salaires sont équivalente à la France. La grande différence se fait sur le pouvoir d'achat : un rapport de 1 (France) à 5 (Chine) sur les produits de consommation courante. En gros, un salaire de 200 ? en Chine est équivalent à un salaire de 1000 ? en France. Par exemple le repas de midi "standard" coute environ 1 à 1,5 ? en ville (Shanghai, Pékin).

  • davidlondres0, le 03/06/2010 à 15h28

    En effet, vous n'etes pas economiste...

  • oliv75-10, le 03/06/2010 à 14h49

    C est pour quand la france ???

  • yannickatl, le 03/06/2010 à 13h59

    Non, C'est la culture asiatique que de faire une sieste durant la journee. Cette sieste est prise directement sur le lieu de travail. C'est tres courant au Japon aussi. Je travaille avec des Chinois (aux USA) et ils font aussi une petite sieste sur leur bureau apres le repas. Rien d'anormal.

  • silver.swan, le 03/06/2010 à 12h28

    Il serait temps.

  • moicontribuable, le 03/06/2010 à 12h26

    A ceux qui parlent de l'image d'illustration, vous feriez mieux de voyager un peu. En Chine comme dans de nombreux autres pays il est de culture d'avoir des pauses de 20 minutes pendant lesquelles tout le monde dort la ou il est. Il y a d'ailleurs un Ingenieur dans mon bureau en Europe et il dort aussi 5 a 6 fois dans la journee la tete sur son bureau. Pourtant il n'est ni exploite, ni pauvre.

  • misterpatrick, le 03/06/2010 à 11h07

    Et des cadençes aussi !!

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