Les hausses de prix à la loupeAu supermarché, les prix flambent. S'il fallait encore s'en convaincre, le numéro de mars de 60 millions de consommateurs, confirme que beurres, yaourts, pâtes, céréales, biscottes, pains de mie, riz et autres jambons ont vu leurs prix s'envoler de 5% à 48% entre novembre et janvier.
Lorsque l'on sait que les Français font les deux tiers de leurs dépenses d'alimentations dans la grande distribution, le sujet s'invite au coeur du débat sur le pouvoir d'achat. Pourquoi les grandes surfaces sont-elles si chères? Nos voisins européens sont-ils mieux lotis? Qui profite le plus des prix gonflés en France? LCI.fr a enquêté.
Les matières premières ont bons dosC'est un fait : les matières premières ont augmenté l'an dernier. Certaines ont même flambé : le prix du blé a été multiplié par trois en un an, le lait a augmenté de 20%. Il n'y a donc pas de mystère si ce sont les pâtes et les yaourts qui semblent tirer la hausse des prix en magasin. Le problème c'est que ces produits finis augmentent plus vite que les matières premières qui servent à leur fabrication.
Comment expliquer qu'un paquet de jambon augmente de 44% en trois mois dans un supermarché Auchan alors que les producteurs de porcs affirment vendre à perte? "
Entre les consommateurs et les producteurs, il faut qu'un certain nombre d'acteurs de l'économie soient plus raisonnables et plus responsables", accuse en réponse le ministre de l'Agriculture. Michel Barnier vise sans les citer distributeurs et industriels.
Les grandes marques plutôt sagesChez les industriels, la nouveauté, c'est que les grandes marques qui avaient su modérer leurs prix depuis deux ans, alimentent de nouveau la hausse. Elles ont augmenté de 1,3% en janvier. Pour Olivier Desforges, de l'Institut de liaisons et d'études des industries de consommation (Ilec), qui les représente, l'alibi est tout trouvé : "
Les grandes marques sont forcées de répercuter leurs coûts en attendant que la production s'ajuste, cela peut se faire relativement rapidement pour les céréales, c'est un cycle plus long pour l'élevage où les cheptels n'augmentent pas en une saison".
Pas question pour lui de retirer aux Coca-Cola, Danone, et autres Bonduelle leurs galons de bons élèves : "
Sur 140 marques, on avait en 2003 des prix 4 à 5% plus élevés que nos voisins européens. Nous sommes maintenant 2% moins chers, même si l'Allemagne reste à 8% sous la moyenne européenne". Une version des faits que semble valider Philippe Askenazy, chercheur au CNRS : "
C'est vrai que les prix catalogues des industriels ne sont pas très élevés, mais lorsque l'on retrouve les prix dans les rayons, c'est autre chose ! "
Les distributeurs en accusationLes Leclerc, Intermarché, et Système U profitent-ils alors sans vergogne d'un système qui leur serait outrageusement favorable? En France, le secteur de la grande distribution constitue un oligopole, c'est à dire qu'un petit nombre d'acteurs détient des parts de marché localement très importantes, ce qui fausse la concurrence.
C'est le cas de Carrefour dans le Sud-Est ou d'Auchan dans le Nord "
Je ne crois pas qu'il y ait d'entente en tant que telle", explique Philippe Askenazy, qui a passé deux années à étudier de près ces magasins.
"Ce sont plutôt les positions locales très fortes des différents acteurs qui leur permettent de fixer des prix élevés assez librement avec des marges importantes".
Les distributeurs français tireraient donc profit d'une situation très confortable qui leur permet de faire "
des profits très largement supérieurs à ceux de leurs concurrents européens". Le chercheur du CNRS s'amuse de leurs "
discours pour le moins curieux" : "
Iis déclarent faire aujourd'hui, 2% de marge mais n'incluent pas tous leurs revenus dans ce chiffre. On est en réalité autour de 4%. Le plus étonnant, c'est qu'ils affirment avoir baissé leurs prix de 5 à 6% et continuent à faire les mêmes marges ! "
Allemagne : le pays où la vie est moins chère
"
Les consommateurs Français ont payé, au premier sens du terme", conclut Philippe Askenazy, "
Ils achètent par exemple leur viande 10% trop cher, alors qu'en 1996 les prix étaient au même niveau qu'en Allemagne". Que s'est-il passé depuis? La réponse aux prix élevés de la grand distribution se trouve du côté des géants allemands du
hard discount, ces supermarchés qui vendent à prix cassé. Dans les années 90, Aldi et Lidl entament en France, par l'Est, la conquête qui les a conduit Outre-Rhin à détenir près de la moitié du marché.
Panique dans l'Hexagone. Pour protéger les champions français de la distribution et le petit commerce, le pouvoir politique prépare un texte très clairement ciblé contre le
hard discount de nos "
amis" allemands. La loi Raffarin de 1996 met un coup d'arrêt à leur développement en posant des mesures drastiques à l'implantation de nouvelles grandes surfaces de plus de 300 mètres carrés. L'effet est immédiat : le
hard discount voit sa part de marché plafonner à 14% en France. Et les prix commencent leur ascension...
L'erreur du législateurD'autant que les députés ont accouché d'un autre texte pour protéger le petit commerce : la bientôt célèbre loi Galland qui empêche les grandes surfaces de répercuter les ristournes qu'ils obtiennent des industriels, les fameuses marges arrières. En offrant de belles places à leurs produits en magasin ou dans les pages de leur prospectus, par exemple.
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Plus que du protectionnisme, on peut même parler de nationalisme", dénonce Philippe Askenazy. "
L'effet combiné de ces deux lois est une bombe qui a fait monter les prix. A aucun moment - pendant le débat parlementaire, les législateurs n'ont réfléchi à leurs conséquences. Ils ont pêché par amateurisme." Les distributeurs n'ont fait que grossir leurs marges en profitant d'une erreur du législateur. Peut-on le reprocher à des entreprises privées?
Marges arrières, toute ! Confronté au problème du pouvoir d'achat, l'heure est maintenant à la marche arrière pour le gouvernement. Les lois Dutreil et Chatel ont déjà assoupli la loi Galland. "Au sens français du terme, les marges arrières sont mortes le 3 janvier dernier avec le vote de la deuxième loi Châtel. Les distributeurs ont maintenant la possibilité de faire retomber les prix mais ils ne vont pas baisser leurs marges du jour au lendemain. Après la loi Dutreil, les prix avaient mis au moins trois mois à baisser", explique Olivier Desforges.
Le représentant des marques va plus loin en n'hésitant pas à soutenir une remise en cause de la loi Raffarin : "Pour le consommateur comme pour les industriels, c'est bien lorsqu'il y a davantage de concurrence. Cela passe par le développement du hard discount mais aussi en permettant à des plus petits acteurs comme Système U ou Champion de s'agrandir".
Au gouvernement de décider maintenant s'il libère l'installation de nouveaux supermarchés en France. Appâtés par les fortes marges du marché français, les distributeurs étrangers sont déjà dans les starting-blocks pour venir mettre un coup de pied dans la fourmilière de la grande distribution française. Pour faire véritablement chuter les prix, il faudra compter sur nos amis allemands...
Une lecture pour aller plus loin : Les soldes de la loi Raffarin : Le contrôle du grand commerce alimentaire, de Philippe Askenazy, Edition Rue d'Ulm