Un comptoir Lecointre Paris (vente de boissons ambulante) sur l'esplanade de la Défense © LCI.frIls cirent les chaussures à Mexico, retouchent les vêtements à Damas, vendent un petit noir sur le chemin du boulot à New York, un sandwich à la sortie des discothèques de Madrid, un jus d'orange pressé à Marrakech, une glace à Bombay, des fleurs à Londres, un chewing-gum ou une cigarette à l'unité à Bangkok... Tous au coin de la rue. Pourquoi pas à Paris ? A part quelques vendeurs de marrons chauds à Haussmann ou de cartes postales devant Notre-Dame ou la Tour Eiffel, les vendeurs ambulants ou "petits marchands" -comme on les appelle à la mairie de Paris- ne sont pas légion.
Officiellement, seulement 150 sur la capitale... en faisant abstraction des innombrables laveurs de pare-brise et autres vendeurs de canettes illégaux pourchassés par les autorités. "Il faut dire que le Français est habitué à avoir son marché sur la place du village et n'a pas, à l'inverse du New Yorkais, la culture du marchand de rue", avance Bernard Quartier, président de l'Institut de développement des cafés-bars-brasseries et membre du syndicat Umih. Ce ne serait pas la tradition donc. Peut-être. Ajoutez-y peut-être la crainte pour le client que l'hygiène et la qualité n'y soient pas.
Il y a aussi, et peut-être surtout, les réticences des commerces de proximité et des cafetiers, qui paient des loyers souvent prohibitifs et acceptent mal cette concurrence s'installer sous leur nez. Une concurrence "qui paie des taxes mais dans des proportions moindres (8% du chiffre d'affaires déclaré)", décrypte Lyne Cohen-Solal, adjointe au maire de Paris chargée du commerce. Qui souligne aussi le problème des installations souvent spartiates, voire dangereuses : "fils électriques qui traînent, chariots que les vendeurs doivent transporter chaque jour... "
Du ‘street vending' à la sauce parisienne
Tout cela pourrait changer. A la faveur de la vie qui va de plus en plus vite, exigeant que le service soit de plus en plus près, et d'un regain d'imagination (chômage oblige ?), les méninges se creusent, et les municipalités s'ouvrent à de nouvelles idées.
Comme celle de Guillaume Lecointre, 21 ans. Avec Nicolas Demic, 27 ans, il vient de monter Lecointre Paris, "s'inspirant du ‘street vending' new yorkais". Leur concept : vendre, sur des petits chariots roulants au design classieux, café moulu, thé de marque, chocolat au lait chaud fait maison et jus d'orange pressé, entre 1,80 euro et 3 euros. Après une phase test à Saint-Quentin et à Versailles, ils ont posé depuis le 1er septembre leurs 6 comptoirs sur l'esplanade du quartier d'affaires de la Défense.
Avec ce concept, Guillaume a gagné une bourse de jeune entrepreneur. De quoi investir dans un laboratoire, un camion, les chariots, un design, des uniformes, des produits de marque... et engager 11 vendeurs. Tous en CDI à temps partiel. Constance par exemple, 19 ans et étudiante, gagne 1130 euros bruts mensuels, à raison de 6 heures par jour de travail pour un temps partiel. "Un tremplin pour les jeunes", argumente Guillaume, qui mise aussi sur le volet social de son entreprise.
La presse à la criée, comme à l'époque
A quelques mètres en dessous d'eux, dans la station RATP, Dominique, 42 ans, vendeur à la criée de journaux, s'époumone sans relâche. "L'Equipe, Le Parisien... On en profite ! Les Echos, Libération, La Croix sont également de la partie !", répète-t-il à l'envi. Au bout du couloir, une boutique Relay où il se réapprovisionne. La marque a lancé début septembre ce partenariat (20 vendeurs à la criée dans 11 stations de métro et de RER) avec la RATP et la SDVP (Société de Distribution et de Vente du Parisien, employeur de Dominique, sorte d'intermittent de la vente).
Ce retour à la mode d'antan est à l'essai jusqu'à décembre. Comme dans certaines gares SNCF. Selon Dominique, Relay table sur "150 ventes quotidiennes par point de vente" pour contrer les gratuits et les tarifs postaux. La SDVP, qui annonce "entre 100 et 300 ventes par jour et par point de vente selon le lieu et le bagou du vendeur", ne dispose pas encore de chiffres mais juge "incontestable que la vente à la criée fait progresser les ventes de quotidiens". Et Dominique reprend : "Le Herald Tribune, Le Figaro, France Soir, Paris Turf ! C'est ici que ça se passe, toute la presse quotidienne à portée de main !" Les passants jettent un œil aux gros titres et passent, pressés. Puis un homme en costume s'approche, salue Dominique et lui achète un journal. Un habitué ? "Oui, je commence à en avoir, les réactions des clients sont bonnes", acquiesce Dominique, qui vend "entre 80 et 100 journaux entre 6h30 et 10h30 du matin ici.". Un autre se charge du créneau 16h-19h30.
"Du commerce ambulant... mais de haut de gamme"
Chez Lecointre, si les gens ont d'abord cru à des stands de parfum, ils s'habituent aussi. Un jeune homme se présente au comptoir et demande, sans un regard à la carte, "un médium à la noisette". Comprenez un café de taille moyenne avec de l'arôme noisette. "C'est plus cher qu'au bureau. Dans ma tour, le café est à 0,25 euro. Mais il est bien moins bon." La qualité, c'est là-dessus, et sur la loi anti-tabac, que Guillaume et Nicolas comptent. Faire "du commerce ambulant... mais de haut de gamme". Ils ont même prévu d'"installer des panneaux solaires sur leurs chariots pour alimenter des machines à expressos", dont les capsules seront d'ailleurs écolos. Dans 10 jours, ils proposeront aussi "des viennoiseries et plus tard, des sandwichs avec des produits venant du marché".
Pour donner un argument supplémentaire aux mairies parfois méfiantes : ils trient et s'occupent des déchets. Pour l'heure, ils en sont à "80 à 100 boissons vendues par jour" sur l'esplanade. Bientôt, ils seront aussi à Nanterre et Rueil. Et des demandes sont en cours pour Neuilly, Levallois, Issy et Paris. Ce dernier étant un cas à part. Comme l'explique Lyne Cohen-Solal.
La future charte du "petit marchand" parisien
Si l'adjointe de Bertrand Delanoë reconnaît que "les gens paient volontiers le ‘service près de soi', le produit à portée de main, quitte à mettre quelques dizaines de centimes de plus", elle rappelle le "problème des commerces de proximité". "Le café qui vend des crêpes et paie un loyer important ne veut pas d'un vendeur de crêpes devant sa terrasse !", explique-t-elle. Mais tout de même, il y a de la place pour tout le monde, non ? Certes, répond-elle, mais "on voudrait surtout professionnaliser" le phénomène, "comme à Venise ou à Saint-Pétersbourg".
Ce que la ville de Paris veut, c'est instaurer "un nouveau statut qui soit mieux pour tous et une sorte de charte esthétique. Actuellement, les stands sont souvent moches, sales, trop petits pour faire quelque chose de bien et vendre beaucoup", explique Lyne Cohen-Solal, qui veut aussi mieux répartir l'offre. "Prenez toute la promenade entre les Invalides et les Champs-Elysées, il n'y a aucune offre à boire. Rien !" s'étonne Lyne Cohen-Solal, qui dit n'avoir pas eu de demande pour ce tronçon. "On est en train de réfléchir à des kiosques pérennes et repérables pour les touristes notamment."
"Après, on pourra imaginer qu'il y ait plus de 150 ‘petits marchands'", assure-t-elle. D'autant que chez les cafetiers, on ne serait finalement pas si réticents, à en croire Bernard Quartier, de l'Umih. Jugeant l'initiative de Guillaume Lecointre intéressante, il estime même que "c'est bien mieux que les machines à café ou que le café gratuit chez le coiffeur ! Les marchands ambulants, dont la profession est réglementée, créent de l'emploi et stimulent la concurrence". Quoi qu'il en soit, Lyne Cohen-Solal a lancé les "consultations" sur la meilleure façon de faire dans la capitale. Faut-il tout mettre en concession ? Quels mobilier, couleurs et logo ? etc. L'adjointe au maire compte "faire des propositions au maire de Paris mi 2009". Alors, pour le café au pied du bureau, encore un peu de patience.
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