"Les jeux vidéo sont des oeuvres d'art"

Par , le 28 mai 2008 à 18h53 , mis à jour le 29 mai 2008 à 17h11

Interview - Yves Guillemot, le PDG d'Ubisoft, revient sur les évolutions de l'industrie du jeu vidéo et dévoile pour LCI.fr les prochains projets de son entreprise.

Yves Guillemot, le PDG d'Ubisoft, et le héros du jeu Splinter CellYves Guillemot, le PDG d'Ubisoft, et le héros du jeu Splinter Cell © LCI.fr / Jeremy Suyker

Deux entreprises auront marqué le jeu vidéo cette année. Nintendo, bien sûr, avec l'incroyable succès de la Wii. Et Ubisoft, une société française qui a su surfer sur le succès de la petite console mais aussi surprendre en sortant l'incroyable fresque à grand budget  Assassin's Creed sur les plateformes de Sony et Microsoft. Yves Guillemot, le PDG d'Ubisoft, nous a accordé un long entretien pour révéler les prochains projets de l'entreprise, évoquer ses concurrents, et les nouveaux défis de l'industrie du jeu vidéo.
 
LCI.fr : Vous réunissez mercredi soir des journalistes du monde entier pour les "Ubidays", un grand show de présentation de vos futurs jeux au Carrousel du Louvre. Sur quels titres misez-vous cette année ?
 
Yves Guillemot, PDG d'Ubisoft : Les jeux que nous montrons vont apporter des innovations majeures dans l'histoire du jeu vidéo. Avec le nouveau Far Cry, nous allons montrer ce que les mondes ouverts peuvent apporter aux FPS (les jeux de tir en vue subjective). C'est une révolution pour le genre, car le joueur y sera plus intelligent, plus libre. Il pourra choisir ses propres solutions pour résoudre ses problèmes dans le jeu, cela se rapproche de la réalité. On ne se retrouve plus, comme souvent, dans un couloir à devoir faire un parcours imposé.  C'est pour moi une vraie bombe!
 
Un autre produit révolutionnaire est Tom Clancy : End War, un jeu qui apporte à la console un nouveau genre, le RTS (jeu de stratégie en temps réel). La stratégie posait auparavant trop de problèmes car elle était trop complexe. Dans ce jeu, on pilote la machine avec la voix, ce qui permettra de simplifier énormément les actions et de devenir un vrai stratège. C'est un substitut à la souris qui permet d'aller encore plus loin, on atteint une profondeur fantastique.
 
L'autre élément majeur est l'intégration du Wii Board (la balance imaginée par Nintendo pour son jeu Wii fit) dans nos jeux. Ce sera le cas pour le prochain épisode des lapins crétins ou on l'utilisera en s'asseyant dessus pour piloter une sorte de moto! Et pour Shawn White ou l'on contrôlera un snowboard grâce à cet accessoire.
 
Nous présenterons aussi le nouveau Prince of Persia, très attendu par les fans (Retrouvez ci-dessous la bande-annonce en exclusivité pour LCI.fr).


LCI.fr : Ubisoft vient d'annoncer des résultats spectaculaires. Les analystes louent votre flair : vous avez été un des premiers à croire en la Wii et le succès de la console de Nintendo a permis à vos ventes de décoller. Comment l'avez-vous senti ?
 
Y. G. : Nous sommes une société de joueurs, le flair de la société est donc celui de nos créateurs. Quand nous voyons de nouvelles technologies nous pouvons donc réagir vite. C'est à double détente. Dès que nous avons vu et pu tester les premiers prototypes de Nintendo, le management a trouvé cela exceptionnel et fait un premier pas, nos créateurs ont ensuite senti très vite le potentiel et sont partis à fond. Il ne suffit pas d'avoir des idées, ou une bonne stratégie, il faut être en phase.
 
LCI.fr : Parmi les succès qui vous ont permis de grandir, lequel est le plus rentable ? Un jeu comme "les lapins crétins" basé sur le fun, sur Wii, ou un titre comme Assassin's Creed, porté par  des graphismes spectaculaires sur des consoles très puissantes ?
 
Y. G. : Je dirais que les deux sont aussi rentables. Les Lapins crétins sont beaucoup moins coûteux que Assassin's Creed mais en proportion c'est à peu près le même multiple. Assassin's Creed rapportera 250 millions d'euros pour un investissement d'une vingtaine de millions. Sur les Lapins Crétins, on est à 6 ou 7 millions d'investissement pour un retour de 40 millions.
 
LCI.fr : Votre groupe pèse aujourd'hui près d'un milliard d'euros, en chiffre d'affaires. C'est énorme mais vos concurrents Electronic arts ou Vivendi-Blizzard sont trois fois plus gros...
 
Y. G. : Sur le marché du jeu vidéo, la compétition ne vient pas de la taille des entreprises mais de leurs produits. Aujourd'hui, si vous avez une taille critique et des produits de très grande qualité, vous pouvez imposer vos produits et prendre le marché. La question n'est pas si Ubisoft doit être plus gros, mais s'il peut rester créatif tout en grossissant.  On est sur un marché ou le succès d'un produit peut être déterminant. Activision, c'est-à-dire le numéro 2 du marché,  s'est fait manger par un seul jeu : World of Warcraft (NDLR : Dont le propriétaire Vivendi a pu racheter Activion).
 
LCI.fr : Un enfant à Noël ne reçoit souvent qu'un jeu. Il n'y pas de place pour tout le monde. En termes de marketing, de distribution,  êtes-vous de taille à les affronter ?
 
Y. G. : Sans problème! C'est ce que nous avons fait avec Assassin's Creed. Les produits de très grande qualité ont toujours leur place, et, aujourd'hui, Ubisoft a les talents et le cash, l'argent, pour réaliser ses projets.
 
LCI.fr : On parle pourtant de vous comme d'une proie... Votre concurrent Electronic Arts possède 15% de vos titres. Le loup n'est-il pas dans la bergerie ?
 
Y. G. : C'est vrai mais ils ne sont pas à notre conseil d'administration, ce sont des actionnaires externes comme les autres. S'ils demandaient à y être, comme ils sont concurrents, ils pourraient se faire attaquer s'ils utilisaient la moindre information donnée à notre conseil.
 
LCI.fr : Cela ne vous gène donc pas ?
 
Y. G. : Bien sur que ça nous gène! On préférerait qu'ils ne soient pas là. Mais c'est un état de fait et on travaille comme s'ils ne l'étaient pas.
 
LCI.fr : L'industrie du jeu vidéo rattrape celle du cinéma, il l'a même dépassé sur les entrées en salle. Vous avez annoncé à votre tour que vous aurez votre studio de création de film dans cinq ans. Est-ce vraiment votre métier ?

Y. G. : On sait que dans quatre ans, nous aurons des consoles de jeux beaucoup plus performantes qui nous obligeront à investir près de deux fois plus qu'aujourd'hui pour des images en haute définition très détaillées, des animations faciales exprimant des émotions. On s'aperçoit que ce sont des choses qui existent déjà dans le cinéma. Il faudra que l'on puisse faire notre jeu et utiliser ce qui a été fait pour son développement dans des films, des séries télé... Cela nous permettra en plus de recruter les tout meilleurs animateurs car ils travailleront à la fois pour le cinéma et le jeu vidéo. Le dernier effet "Kiss Cool", c'est qu'en sortant le film et le jeu en même temps, on aura plus d'impact tout en faisant des économies.
 
LCI.fr : Vous faite le plus gros de votre chiffre d'affaires aux Etats-Unis et votre principal studio de développement se trouve à Montréal. Peut-on encore aujourd'hui parler d'Ubisoft comme d'une entreprise française?
 
Y. G. : Une entreprise française, c'est quoi? C'est une entreprise qui est avant tout dirigée par des Français. C'est le cas d'Ubisoft qui a la mentalité d'une société française de la génération de ses managers. On a forcément aussi une forte influence nord américaine et asiatique. C'est nécessaire pour une entreprise qui est sur des marchés dans le monde entier. Mais on a conservé cette fibre et cette façon de faire française.
 
LCI.fr : Vous venez de lancer un grand campus Ubisoft à Montréal. Cela ne symbolise-t-il pas l'échec de la France à attirer les créateurs de jeu vidéo ?
 
Y. G. : Ce qu'il faut voir, c'est qu'on a déjà des studios très performants en France qui ont sorti Rayman, Ghost Recon, Beyond Good & Evil, King Kong...Mais c'est vrai qu'il y a des incitations dans certains pays pour prendre plus de risques, nous sommes d'ailleurs en négociation depuis quatre ou cinq ans pour y parvenir en France. Cela viendra un jour, c'est en négociation a Bruxelles.
 
LCI.fr : En clair, vous voulez des crédits d'impôts?
 
Y. G. : Tout ce qui pourrait permettre que les coûts baissent en Europe pour nous permettre d'être rentable. L'euro a augmenté de 50% en cinq ans : heureusement que nous ne sommes pas uniquement créateur français !
 
LCI.fr : Le jeu vidéo est devenu une industrie mais n'a pas encore décroché ses lettres de noblesse. Comment l'expliquez-vous?
 
Y. G. : Il ne faut pas oublier que les nouveaux métiers mettent toujours du temps à être reconnus car nous sommes jugés par des gens souvent plus vieux , et qu'en l'occurrence, ils ne jouent pas. Par le passé, les nouvelles créations comme le cinéma ou la télévision ont eu exactement les mêmes problématiques que le jeu vidéo. Je pense que dans quelques dizaines d'années on comprendra la valeur des images, la valeur des personnages, la valeur des histoires. On comprendra à quel point ces créations du jeu vidéo sont des œuvres d'arts, comme certains films d'action peuvent l'être. Les jeux vidéo sont d'abord là pour apporter du plaisir et de la détente mais on peut aussi, à l'occasion, être porteur de messages dans nos productions.
 
LCI.fr : Y a-t-il des jeux vidéo d'auteur à votre sens?  Développez-vous certains jeux "pour vous faire plaisir", pour la beauté du geste ?
 
Y. G. : On doit faire en sorte que chacun de nos jeux soit au moins rentable. Pour qu'un créateur puisse être heureux de sa création, il faut qu'elle ait eu un retentissement et des revenus suffisants pour lui permettre en réaliser d'autres et bâtir le succès des prochains. Un créateur sera d'autant plus performant que ses créations vont plaire à un public large. Et, au fond, un jeu qui gagne de l'argent est simplement un jeu qui plaît.
 
LCI.fr : Quel regard portez-vous sur l'image violente qui colle à la peau du jeu vidéo ?
 
Y. G. : Les gens qui ne retiennent que cet aspect là sont des gens qui ne jouent pas. Beaucoup de gens pensent encore que les jeux vidéo ne sont fait que pour les enfants, et jugent sous ce spectre des jeux qui s'adressent en réalité aux adultes. Ils ne font pas la distinction comme ils le font pour les films interdits aux plus jeunes.
 
LCI.fr : C'est le cas, par exemple, avec un titre comme Grand Theft Auto (GTA) ?
 
Y. G. : C'est en effet un jeu qui ne me choque pas. L'élément important dans GTA c'est que l'on vous donne la possibilité de faire des actions répréhensibles et ce sans conséquence dans la vie réelle. Sans aller jusqu'à dire que c'est éducatif, le fait de pouvoir faire ces "bêtises" en virtuel est quelque chose que je trouve très intéressant dans un monde de plus en plus policé. Cela permet déjà ne pas le faire en vrai mais aussi de voir ce que cela implique, que cela n'apporte finalement pas tant de choses que ça.
 
LCI.fr : Est-ce que vous êtes vous-même joueur?
 
Y. G. : Un peu moins qu'avant mais je joue notamment à Splinter Cell ou aux Lapin crétins et Mario Kart avec mes enfants.
 
LCI.fr : Et quels sont les jeux qui vous ont donné envie de travailler dans ce milieu?
 
Y. G. : A l'époque, je jouais sur des machines d'arcade, dans les cafés. Donc ce serait plutôt Space Invaders ou Pac Man qui m'ont montré que l'on avait du mal à s'arrêter de jouer.
 
LCI.fr : Vous profitez donc maintenant de cette faiblesse, chez les autres !
 
Y. G. : Ce n'est pas une faiblesse, c'est un plaisir!

Par Olivier Levard le 28 mai 2008 à 18:53
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1 Commentaires

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  • Juju, le 28/05/2008 à 22h09

    Interview très intéréssante, et instructive. Je suis tout à fait d'accord avec lui sur le fait que les jeux vidéo peuvent être considéré comme des oeuvres d'arts. Je pense que l'industrie du jeu vidéo n'en est finalement qu'a ses début, etque l'avenir nous réserve encore pas mal de surprise. Merci LCI.fr

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