Stéphane Montlouis, directeur des ressources humaines du groupe Hayot, géant de la distribution aux Antilles. © DR / LCI / Hayot / J.H.Six mois après la grève générale, où en sont la Guadeloupe et la Martinique ? L'économie des Antilles se remet-elle du blocage et des tensions sociales du mois de mars ? LCI.fr fait le point avec un des grands acteurs de la vie économique outre-mer : le groupe Hayot. Fondé par Bernard Hayot il y a une cinquantaine d'années, Hayot exerce de multiples activités, de la grande distribution (Carrefour) à la vente de voitures, Renault, Audi ou Mercedes.
Group Hayot compte plus de 6000 collaborateurs et réalise 1,8 milliard d'euros de chiffre d'affaires, selon sa direction. D'abord présent en Martinique, Guadeloupe, Guyane et à la Réunion, le groupe s'est aventuré, depuis une dizaines d'années, à l'international avec les Caraïbes et le Maghreb.
Stéphane Montlouis, son directeur des ressources humaines, revient pour LCI.fr sur la situation économique des DOM, les tensions sociales, l'épineuse question de la répartition des richesses et les clichés qui pèsent sur leur économie.
LCI.fr : Six mois après la crise sociale, quelle est la situation économique pour les entreprises des DOM ?
Stéphane Montlouis, directeur des ressources humaines du Group Hayot : Nous sommes très préoccupés. D'abord, depuis août 2008, nous ressentons les effets de la crise financière mondiale notamment dans le secteur automobile. Ensuite, nous subissons de plein fouet les 44 jours de blocage de l'activité sur la Guadeloupe et 35 sur la Martinique. Cela manque dans le chiffre d'affaires à la fin de l'année, et cela se répercute au final sur l'emploi. L'année 2009 est donc une année à oublier. Il faut serrer les dents, faire le dos rond, et se préparer à des jours meilleurs.... Nous avons besoin de stabilité, de retomber sur nos pieds pour permettre à l'investissement de repartir.
LCI.fr : Comment s'est traduite pour vos salariés la signature de l'accord salarial au terme de la crise de mars?
S. M. : L'accord a été appliqué dès la fin du conflit dans toutes nos entreprises en Martinique et en Guadeloupe. Concrètement, nos salariés ont bénéficié dès le mois de mai d'un "bonus exceptionnel". Dans les hypermarchés, ils ont vu apparaitre distinctement sur les bulletins de salaires une ligne de 100 euros desquels il faut déduire la CSG et la CRDS, soit 94 environ euros net par mois. Cela représente 10% d'augmentation et pèse énormément sur les comptes de l'entreprise d'autant que cela ne se substitue pas aux négociations annuelles obligatoires. Heureusement, nous avons pu trouver des accords avec les représentants du personnel pour prendre en compte cette augmentation.
LCI.fr : Avez-vous également baissé vos prix au terme de la grève ?
S. M. : Nous avons baissé les prix dans nos supermarchés sur 400 articles de très grande consommation parmi les plus vendus en Martinique, 200 en Guadeloupe et 100 à La Réunion. Nous nous sommes aussi engagés à ce qu'aucun prix ne soit augmenté jusqu'au 30 septembre en Martinique.
LCI.fr : L'autorité de la concurrence vient pourtant de juger "trop élevés" les écarts de prix entre la métropole et les DOM, pointant même des marges qui dépassent parfois "les 100%"!
S. M. : Nous accueillons tout juste ce rapport. Ce que je peux vous dire pour l'instant, c'est que notre groupe n'a rien à se reprocher, n'a pas de position de dominante, et s'est spontanément manifesté auprès de l'autorité pour dialoguer. Plusieurs opérateurs, dont le groupe Cora qui exploite des supermarchés et hypermarchés, connaissent par ailleurs des difficultés dans les Antilles. S'il y avait de telles marges, la logique laisserait penser qu'il n'y aurait pas d'entreprises en difficulté...
LCI.fr : La crise sociale a aussi souligné un problème de répartition des richesses. En Martinique, 3000 Blancs, les "Békés", possèdent l'essentiel du patrimoine des 400.000 Martiniquais. N'a-t-on pas atteint les limites de ce système ?
S. M. : C'est complètement faux ! Il n'y a pas d'un côté des Békés, une communauté blanche qui vit au bord des plages dans des magnifiques villas et de l'autre une grande majorité de la population noire qui vit dans des bidonvilles et qui touchent le RMI... Ce que vous dites fait partie des caricatures qui sont répandues sur nos sociétés comme dans le film diffusé par Canal Plus en début d'année (NDLR : le documentaire Békés : Les derniers maîtres de la Martinique qui avait sucité un grand émoi dans l'île). Je suis Martiniquais, je suis né à la Martinique et j'y ai passé une grande partie de ma vie. Je ne me suis absolument pas retrouvé dans ce film. Prenons par exemple le cas de la grande distribution. En Martinique, sur les huit hypermarchés, deux appartiennent à un groupe béké - le nôtre ; deux à un groupe chinois ; un à un groupe martiniquais "noir" ; deux autres à un groupe mulâtre ; le dernier étant exploité par Cora, un métropolitain. Je ne vois pas de majorité béké dans ce secteur !
LCI.fr : Au plus fort de la crise, la question raciale a tout de même supplanté les autres...
S. M. : La crise ne portait pas sur des problèmes raciaux mais sur la même thématique que l'on entend depuis deux ans sur la scène nationale, portée au début par le président de la République : le pouvoir d'achat. C'est venu de la hausse du prix des matières premières et du pétrole comme dans le monde entier. Cela s'est retrouvé dans le panier de la ménagère martiniquaise comme partout ailleurs.
LCI.fr : Comment gère-t-on un sujet aussi épineux lorsque l'on est DRH? Les grands dirigeants du groupe Hayot sont-ils pour la plupart des békés? Avez-vous des objectifs de diversité?
S. M. : Comme le dit Bernard Hayot, nous recrutons "là où nos entreprises ont les racines les plus profondes". Sur les 600 ou 700 dirigeants du groupes Hayot, il n'y a pas que des Békés, je ne le suis pas personnellement et je suis au comité de direction de ce groupe depuis 10 ans. Nous sommes simplement à la recherche de talents, idéalement venant des pays où nous sommes implantés car nous trouvons important d'avoir des managers qui connaissent leur environnement. La difficulté, c'est qu'a la sortie des grandes écoles, nous perdons de vue les jeunes Ultramarins car ils préfèrent souvent rejoindre les grands groupes de métropole....
LCI.fr : C'est pour cette raison, valoriser les perspectives de carrière dans les DOM, que vous êtes venu participer à la journée Outre-mer-Développement à Paris au début du mois ?
S. M. : Oui, l'objectif est de mieux faire connaitre la réalité des entrepreneurs outremer. Au niveau national, il y a une perception erronée, une méconnaissance. Nous voulions mieux nous faire connaître et offrir plus de visibilité aux étudiants d'Outre-mer qui sont happés par les entreprises nationales sans penser qu'ils peuvent avoir de belles opportunités de carrière dans des grands groupes chez eux. Par exemple, selon le cliché, les salaires sont extrêmement bas dans les DOM mais nous avons fait une étude qui montre que nos pratiques salariales sont au-dessus des conventions collective nationales. Notre salaire moyen en Martinique est par exemple supérieur à celui de l'Aquitaine. Le message, c'est qu'on peut bien gagner sa vie dans les DOM dans des entreprises modernes et ambitieuses à l'international !
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