Le caillou à un milliard de Suez en Argentine

Par , le 05 août 2010 à 17h17 , mis à jour le 05 août 2010 à 17h32

Un tribunal a donné raison au français Suez Environnement, exproprié en 2006 par le gouvernement argentin d'un investissement colossal. Reste à se faire payer la facture...

[Expiré] [Expiré] Jacques Chirac raccompagne son homologue argentin Nestor Kirchner, le 16 juillet 2003, sur le perron du Palais de l'Elysée. © AFP

"C'est un caillou dans la chaussure qui nous empêche d'avancer sur le chemin. Il faut le retirer et aller de l'avant". Voilà ce que glissait à l'Elysée Jacques Chirac à son homologue argentin, Nestor Kirchner, en janvier 2005 alors que l'affaire des eaux de Buenos Aires empoisonnait les relations entre les deux pays. "Le caillou, Kirchner l'a retiré à sa manière", ironisait mercredi le quotidien populaire Clarín : l'année suivante, le président argentin avait décidé de résilier unilatéralement la concession que son prédécesseur, Carlos Menem, avait pourtant accordé aux Français de Suez Environnement pour trente ans en 1993. L'heure pourrait être venue de payer ces méthodes pour le moins cavalières. Une instance d'arbitrage de la Banque mondiale, le CIRDI*, vient de reconnaître la responsabilité de l'Argentine dans ce dossier, pointant que Suez n'avait pas reçu un "traitement juste et équitable" dans le pays.

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Ni "l'état de nécessité" avancé par l'Etat argentin, ni "les graves manquements" attribués à l'entreprise française n'auront donc convaincu les juges.  Dans un communiqué, Suez se félicite de cette décision "après plusieurs années de procédure au cours desquelles les parties ont longuement exposé leurs positions respectives". L'entreprise "prend acte qu'aucun grief n'a été retenu à son encontre". La prochaine étape sera de mesurer l'ampleur des réparations. Suez, qui n'a jamais pu rentabiliser son investissement massif, ne réclame pas moins de 1,2 milliard de dollars, intérêts compris. "Il faut être prudent. Il y a encore plusieurs étapes. On s'attend à ce que ce soit très long", tempère une porte-parole de l'entreprise interrogée par TF1 News. Au siège du groupe, on ne se fait d'ailleurs pas beaucoup d'illusions. La présidente Cristina Kirchner devrait tout faire pour ne jamais payer l'ardoise héritée de son prédécesseur. Qui n'est autre que son mari....

"Les Français à la maison !"

Suez contre l'Etat argentin. L'affaire est devenue un symbole de la privatisation des services publics dans les pays en développement. A ses débuts, la concession aux Français de la gestion et la distribution des eaux de Buenos Aires - réalisée avec la bénédiction de la Banque mondiale et du FMI - est pourtant montrée en exemple. "Nous avons raccordés deux millions d'Argentins à l'eau potable", rappelle ainsi Suez évoquant sa "fierté". Mais au début des années 2000, le cauchemar commence avec la crise argentine. Le peso est massivement dévalué et les investissements, payés en dollars, deviennent impossibles à rentabiliser, d'autant que l'Etat argentin ne veut pas entendre parler d'augmentation du prix de l'eau et réclame de nouvelles infrastructures.

Le conflit se politise rapidement et les déclarations à l'emporte-pièce du président argentin, accusé de "populisme" jusqu'à l'ambassade de France, se multiplient. "Ce président ne permettra pas que cette entreprise laisse le peuple argentin sans tout-à-l'égout et sans eau, pour, en plus, réclamer des hausses de tarifs", lance ainsi Nestor Kirchner - en parlant de lui-même - au cours d'un meeting électoral en 2005, dans le district le plus pauvre de la province de Buenos Aires. Patriote, la presse joue le jeu : les Français deviennent un symbole de l'oppression libérale. Aujourd'hui encore, les traces de ce conflit n'ont pas disparu. "Les Français à la maison ! De l'eau pour tous les Argentins", peut-on lire sur de vieux murs qui bordent les routes traversant les banlieues de la capitale.

Erreur stratégique

Selon la Banque mondiale, le procès était donc injuste. Mais fort de cette coûteuse leçon sur l'insécurité juridique et politique dans les pays émergents, Suez environnement s'est déjà adapté. Fini les concessions records tant convoitées hier, c'était une erreur stratégique. Place à une "valorisation des savoir-faire" sur des courtes périodes, les investissements massifs doivent maintenant être supportés par les Etats. "En Algérie par exemple, nous proposons désormais des contrats de prestations de service sur des durées beaucoup plus courtes, trois, cinq, sept ans. Les sociétés restent publiques, même si nous nous occupons du management et de la formation des équipes", explique le groupe.

En Argentine, l'affaire a laissé des traces dans toute l'économie, les étrangers hésitant désormais à investir. "C'est terrible car, à part l'inflation, les fondamentaux de l'économie sont bons", glisse à TF1 News un homme d'affaires français travaillant dans le pays. "Suez s'est fait spolier : tant que les Kirchner seront au pouvoir, nous n'investirons plus un centime. Ils ont perdu leur signature, leur crédibilité", critique-t-il. La presse du pays tire aussi les leçons de l'affaire, en épargnant ni les entreprises occidentales, ni ses dirigeants. Le droit à l'eau potable, "ce droit de l'homme fondamental reste un caillou dans les chaussures de toute la classe politique argentine", tacle Clarín. Et un gouffre financier pour les Français...

*Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements

Par Olivier Levard le 05 août 2010 à 17:17
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1 Commentaires

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  • humanoide56, le 05/08/2010 à 19h35

    L'Argentine n'a pas accordé autant de prudence que le Brésil, sur le sujet, qui a pris soin de comparer le fonctionnement et management des deux leaders en France de l'eau et réseaux d'assainissement. Malgré la mise en garde du prédécesseur de Lula.

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