Les attentats de Madrid, station d'Atocha © ReutersMars 2004, l'Espagne est en état d'alerte. Plusieurs trains viennent d'exploser à la station d'Atocha à Madrid. La police, les secours et les journalistes accourent sur les lieux de l'attentat. La presse s'alimente en multipliant clichés, vidéos et interviews. Le soir venu, une photo envoyée par l'agence de presse Reuters, retient l'attention des journalistes. Elle fera la Une de nombreux quotidiens.
"C'était la meilleure image que nous avions en termes de dégâts et d'impact ", indiquait à l'époque Le Time magazine. On y voit le train éventré avec, en premier plan, des rescapés s'entraider. Un détail va poser problème : un membre de corps humain, présenté par les médecins comme un fémur, apparaît en bas à gauche du cliché.
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| L'image, sans retouche, telle que diffusée dans le journal El Colombiano |
Se pose un véritable dilemme aux journalistes. Pour certains, le fémur traduit la puissance de l'attaque et doit rester sur le cliché. Mais certains médias britanniques, au nom du respect de la personne humaine, décident de cacher le membre. D'autant que le tour de passe-passe est simple grâce aux logiciels de retouche d'image et au talent des infographistes.
"Au Daily Telegraphe, nous avons décidé d'effacer le fémur. Certes, c'était une photo fantastique, le carnage était impressionnant. Mais le fémur perturbait plus qu'autre chose et je ne voulais pas recadrer l'image. Il n'est pas difficile pour nous d'effacer quoique ce soit sur une image, à condition que cela ne change pas le contexte, " expliquait en 2005, le responsable de l'édition du Daily Telegraph, interrogé par un journaliste américain.
"La photo ne prouve rien"
Pour ne pas choquer les lecteurs, d'autres journaux anglais jouent la carte de l'atténuation, en recadrant l'image ou en cachant le fémur sous le titre. Certains iront même jusqu'à changer la couleur du sang.
Un choix éditorial qui choque Laurent Gerveau, auteur de La guerre mondiale médiatique (1). "Dans le cas d'Atocha, les rédactions avaient suffisamment de clichés pour ne pas choisir cette photo en particulier. Ce qui est choquant c'est d'avoir choisi une image de ce type, d'avoir retouché ou supprimé un détail gênant. Il faut être courageux dans ce cas là. Ethiquement, soit on passe l'image telle qu'elle, soit on ne la passe pas. Pour ma part, j'estime que l'événement était suffisamment horrible pour ne pas la montrer. Ça encourage une forme de voyeurisme et c'est précisément ce que souhaitent les terroristes", explique le président de l'Institut des images.
"On est pas aux Beaux-Arts"
En France, à en croire les quelques rédactions qui ont répondu à LCI.fr, l'image d'Atocha aurait été validée sans gros problème. Cédric Kerviche, photographe-rédacteur au Monde 2 s'en explique. "Tout dépend de la ligne éditoriale du journal. Dans ce cas précis, je ne l'aurais pas touché. Si on cache le fémur, on fait de la censure, nous avons le devoir de le montrer. Et puis, l'information du cliché ne tourne pas autour du fémur mais autour de l'entraide entre les voyageurs rescapés. C'est ça l'info ! ", indique-t-il à LCI.fr. "Nous ne sommes pas aux Beaux-Arts, et c'est normal, dans ce genre de situations, qu'il y ait de la chair et du sang", ajoute-t-il, avant de préciser que "lors des attentats, le Monde 2 a plus mis l'accent sur la réaction des Madrilènes, leur colère..."
Le magazine Choc, qui se fait une gloire de ne rien cacher dans ses images, va encore plus loin. Dans une interview à imedias.biz, Pierre Lescure, à la tête du magazine, explique : "En général, qu'est ce qui est sale ? La photo ou les faits ? Si les faits sont sales, la photo l'est aussi. Pour diffuser une photo rude, il faut une raison, une explication, une mise en perspective. (...) Ce n'est pas en cachant les choses qu'on les dénonce."
Quitte à accentuer certains détails pour grossir l'information ? La méthode est généralement interdite par la profession. Un photographe pigiste de Reuters en a fait les frais, pendant le conflit libanais. Adnan Hajj aurait volontairement grossi la fumée provoquée par les bombardements. Le journaliste a expliqué qu'il s'agissait d'une mauvaise manipulation. L'agence britannique n'a rien voulu savoir. Reuters a retouché son contrat... en le licenciant.
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| Sur l'image de droite (Reuters), la fumée a été noircie sur ordinateur pour accroître l'effet dramatique, |

Gervereau : "la presse a toujours retouché les photos"
(1) : "La guerre mondiale médiatique", aux éditions "La Découverte"
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