Arrêt sur des images retouchées

Par Julien FANCIULLI, le 27 août 2007 à 10h10 , mis à jour le 27 août 2007 à 15h55

Une image choquante et intenable, doit-elle figurer dans les colonnes d'un journal ou doit-on recourir au logiciel Photoshop pour la retoucher ?

Reuters Les attentats de Madrid, station d'AtochaLes attentats de Madrid, station d'Atocha © Reuters

Mars 2004, l'Espagne est en état d'alerte. Plusieurs trains viennent d'exploser à la station d'Atocha à Madrid. La police, les secours et les journalistes accourent sur les lieux de l'attentat. La presse s'alimente en multipliant clichés, vidéos et interviews. Le soir venu, une photo envoyée par l'agence de presse Reuters, retient l'attention des journalistes. Elle fera la Une de nombreux quotidiens.

"C'était la meilleure image que nous avions en termes de dégâts et d'impact ", indiquait à l'époque Le Time magazine. On y voit le train éventré avec, en premier plan, des rescapés s'entraider. Un détail va poser problème : un membre de corps humain, présenté par les médecins comme un fémur, apparaît en bas à gauche du cliché.

Reuters Les attentats de Madrid, station d'Atocha
L'image, sans retouche, telle que diffusée dans le journal El Colombiano

Se pose un véritable dilemme aux journalistes. Pour certains, le fémur traduit la puissance de l'attaque et doit rester sur le cliché. Mais certains médias britanniques, au nom du respect de la personne humaine, décident de cacher le membre. D'autant que le tour de passe-passe est simple grâce aux logiciels de retouche d'image et au talent des infographistes. 

"Au Daily Telegraphe, nous avons décidé d'effacer le fémur. Certes, c'était une photo fantastique, le carnage était impressionnant. Mais le fémur perturbait plus qu'autre chose et je ne voulais pas recadrer l'image. Il n'est pas difficile pour nous d'effacer quoique ce soit sur une image, à condition que cela ne change pas le contexte, " expliquait en 2005, le responsable de l'édition du Daily Telegraph, interrogé par un journaliste américain.

"La photo ne prouve rien"

Pour ne pas choquer les lecteurs, d'autres journaux anglais jouent la carte de l'atténuation, en recadrant l'image ou en cachant le fémur sous le titre. Certains iront même jusqu'à changer la couleur du sang.
 
Un choix éditorial qui choque Laurent Gerveau, auteur de La guerre mondiale médiatique (1). "Dans le cas d'Atocha, les rédactions avaient suffisamment de clichés pour ne pas choisir cette photo en particulier. Ce qui est choquant c'est d'avoir choisi une image de ce type, d'avoir retouché ou supprimé un détail gênant. Il faut être courageux dans ce cas là. Ethiquement, soit on passe l'image telle qu'elle, soit on ne la passe pas. Pour ma part, j'estime que l'événement était suffisamment horrible pour ne pas la montrer. Ça encourage une forme de voyeurisme et c'est précisément ce que souhaitent les terroristes", explique le président de l'Institut des images.

"On est pas aux Beaux-Arts"

En France, à en croire les quelques rédactions qui ont répondu à LCI.fr, l'image d'Atocha aurait été validée sans gros problème. Cédric Kerviche, photographe-rédacteur au Monde 2 s'en explique. "Tout dépend de la ligne éditoriale du journal. Dans ce cas précis, je ne l'aurais pas touché. Si on cache le fémur, on fait de la censure, nous avons le devoir de le montrer. Et puis, l'information du cliché ne tourne pas autour du fémur mais autour de l'entraide entre les voyageurs rescapés. C'est ça l'info ! ", indique-t-il à LCI.fr. "Nous ne sommes pas aux Beaux-Arts, et c'est normal, dans ce genre de situations, qu'il y ait de la chair et du sang", ajoute-t-il, avant de préciser que "lors des attentats, le Monde 2 a plus mis l'accent sur la réaction des Madrilènes, leur colère..."

Le magazine Choc, qui se fait une gloire de ne rien cacher dans ses images, va encore plus loin. Dans une interview à imedias.biz, Pierre Lescure, à la tête du magazine, explique : "En général, qu'est ce qui est sale ? La photo ou les faits ? Si les faits sont sales, la photo l'est aussi. Pour diffuser une photo rude, il faut une raison, une explication, une mise en perspective. (...) Ce n'est pas en cachant les choses qu'on les dénonce."

Quitte à accentuer certains détails pour grossir l'information ? La méthode est généralement interdite par la profession. Un photographe pigiste de Reuters en a fait les frais, pendant le conflit libanais. Adnan Hajj aurait volontairement grossi la fumée provoquée par les bombardements. Le journaliste a expliqué qu'il s'agissait d'une mauvaise manipulation. L'agence britannique n'a rien voulu savoir. Reuters a retouché son contrat... en le licenciant.

BBC Bombardements au Liban
Sur l'image de droite (Reuters), la fumée a été noircie sur ordinateur pour accroître l'effet dramatique,

LCI picto cliquez écoutez
Gervereau : "la presse a toujours retouché les photos"

(1) : "La guerre mondiale médiatique", aux éditions "La Découverte"

Par Julien FANCIULLI le 27 août 2007 à 10:10
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20 Commentaires

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  • Xileh, le 28/08/2007 à 12h08

    Retoucher une photo est parfois indispensable pour préserver ou le "regard des plus fragiles" ou l'anonymat... Cela ne doit être qu'en atténuant et jamais en amplifiant. Le fait doit être signalé. Mais parfois un simple recadrage modifie la perception des faits... L'intention du reporter doit être là précisée, c'est une question d'éthique, d'honnêteté. Quant aux photos de pub, de mode... Il s'agit plus de vendre du rêve que du réel,alors... La violence gratuite (?!) sur les animaux (corridas...) est tout aussi blâmable, la montrer pour dénoncer : oui, par voyeurisme sanguinaire Non ! Xileh.

  • Fred, le 27/08/2007 à 18h16

    Stop au pipo de toute facon ces gens l'ont vecu ... le reste c'est du voyeurisme....

  • Lpc, le 27/08/2007 à 17h58

    Qu'il est facile de polémiquer tant qu'on n'est pas concerné! J'ai eu le malheur de devoir ramasser la cheville de mon père qui avait été arrachée suite à un accident et c'est une vision que je ne souhaite à personne et qui me hante encore plus de 20 ans après. Fallait-il maquiller cette photo? Oui! Arrêtons de confondre fiction et réalité, arrêtons de confondre information et voyeurisme.

  • Michel C., le 27/08/2007 à 17h53

    Nous vivons dans un monde de voyeurisme, plus les articles sont chargés en émotion, plus les photos sont "choc" et plus les journaux vendent. Que tous ceux qui se plaignent de cela osent dire qu'ils se privent de "mater" de temps à autre. Le boulot des photographes est devenu sale. Il faut bien faire de l'argent! Quant à la comparaison avec la corrida, c'est d'un goût douteux !!!

  • Ardenza, le 27/08/2007 à 17h35

    Il n'y a pas de réponse type à ce genre de question. Je pense que la retouche d'image pour dramatiser une situation est à proscrire (et surtout quand elle est aussi mal faite que celle dans l'exemple de la fumée, vive le tampon de photoshop...). La recherche du sensationnel par traficotage de l'image non ! Par contre, cela me choque moins que l'on retouche une image trop pénible à voir. Peut-être doit-on alors se poser la question autrement dans ce cas précis : "doit-on avertir le lecteur/telespectateur" de la reouche ?" Ou bien faudrait t-il faire des retouches "voyantes" comme un flou exagéré ou une pixelisation... Bref, il faut tenter de faire la part des choses entre le désir d'informer et celui de faire du sensationnel, du voyeurisme... C'est là le problème des images informatives dans tous les supports. Heureusement, on se pose moins la question de la retouche des photos de mode, pubs... et pourtant il y a tromperie aussi... tout est question d'excès.

  • Gil, le 27/08/2007 à 17h31

    Il y a bien longtemps que je regarde plus les infos, trop d'horreur montré par les journalistes.C'est l'escalade depuis des années.Alors coupez votre poste, parlez à votre femme ou vos enfants et regardez les infos sur internet

  • MF, le 27/08/2007 à 17h27

    Et la douleur des victimes, de leurs proches, on peutla retoucher ?

  • Gaultheria, le 27/08/2007 à 17h18

    Je suis tout à fait d'accord avec ce qui a été dit. Que les journalistes arrêtent de faire du sensationnel, de montrer toujours plus! Pourquoi interdire des films au moins de 16 ans quand on voit ce genre d'horreurs au 20h? Il ne faut pas censurer, il ne faut pas manipuler les images ou les informations, mais il y a certaines fois où j'ai envie de vomir ou de pleurer en voyant des atrocités lors des journaux télévisés, sans que le présentateur n'avertisse pour autant des images qui pourraient « heurter la sensibilité des plus jeunes ». Ca sert à quoi? A part choquer, faire du sensationnel, à "vendre" l'image la plus horrible qui soit... ça ne sert en aucun cas à informer! Ont-ils pensé ces journalistes aux familles qui sont en deuil, ou, comme sur cette photo, à la personne qui est certainement morte la jambe arrachée? Il faut savoir s'arrêter, et respecter non seulement les personnes qui regardent ces "informations" mais surtout celles qui les ont vécu jusqu'à parfois en perdre la vie!

  • Lionel, le 27/08/2007 à 16h18

    Le rôle d'un journaliste est de relater des faits !! Pas de maquiller des photos. Cependant, il faut aussi parfois qu'il s'auto censure. Ces dernières années nous sommes passés de l'information au spectacle car même pour le 20heures on regarde l'audimat. Pour moi ce n'est plus du journalisme mais du voyeurisme. Pensez aux gens qui sont littérallement shootés par ces journaleux et à leur famille. N'ont ils pas droit au respect et à la dignité. Il serait temps que les journalistes arrête de faire du sensationnel sous pretexte que cela paie.

  • KrysteN, le 27/08/2007 à 16h11

    Et les jeunes qui voient les photos ? on s'en fou !

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