Marie-Eve, Pascaline et Bernadette, jeudi dans le gymnase © A.Ga./LCILa grand-mère à la permanente violette tire la laisse de son Yorkshire lui aussi fraîchement toiletté. Entraînant avec elle un sillage d'odeur de laque, la vieille dame traverse la rue en maugréant un "Ah, c'est pas vrai !" de dégoût. Le trottoir ainsi soudainement déserté par la mamie est celui du gymnase Camou situé au 35 avenue de la Bourdonnais, dans le très chic 7e arrondissement de Paris. Depuis mercredi, la salle de sport située à deux pas de la Tour Eiffel est occupée par des familles qui protestent contre leurs conditions d'hébergement en hôtel.
"Elles vivent dans des conditions déplorables depuis des années, explique Benoîte Bureau du DAL, les prix des chambres fixés par des marchands de sommeil sont exorbitants, les hôtels sont insalubres, ces familles sont dans la plus grande urgence". Un air de déjà-vu. Sauf que contrairement aux squatteurs de Cachan, en août dernier, les 200 à 250 occupants des lieux ont tous des papiers, cartes d'identité française ou de séjour. Eux ce qu'ils veulent c'est être logés dans la dignité. Pas dans des établissements insalubres. La majorité est d'origine africaine, le reste vient du Maghreb ou des pays de l'Est.
"Des logements, pas des prisons"
Jeudi matin. Il règne un sacré brouhaha dans le gymnase. Des gamins improvisent des jeux sur le parquet ciré : chat et souris, partie de foot avec bouteilles en plastiques. L'ambiance est celle d'une cour de récré, l'endroit a une capacité de 55 personnes. Dans un coin, un monticule de sac de couchages bleus attendent la prochaine nuit, la deuxième. Assises sur des tissus colorés, les mères s'affairent à nourrir les petits ou papotent entre elles. Une immense banderole jaune accrochée au mur indique "Des logements, pas des prisons".
Allongée sous une barre de danse, Anna Maria mange des chips comme pour s'occuper. Cette Hongroise de 27 ans est arrivée en France il y a sept ans pour "fuir des problèmes politiques". Depuis, elle loge dans un hôtel de 9e arrondissement avec son mari Attila et leurs deux enfants de 4 et 5 ans. Là cuisine se prépare dans la cave de l'établissement ; les cafards tombent dans les casseroles. Loyer de la chambre : 2480 euros, la ville de Paris payant la moitié. Pour cause de sclérose en plaque, la jeune femme ne peut pas travailler. Son mari pourrait. Oui mais voilà, sans logement, pas de travail. Sans travail, pas de logement.
Les noms changent, les nationalités aussi mais l'histoire est toujours peu ou prou la même. Il est question d'hôtel miteux, de conditions de vie inhumaines et de demandes de logement en HLM restées lettre morte. Emilien, 40 ans, qui vit avec sa femme et ses deux enfants dans un hôtel du 19e arrondissement ; Pangu, 39 ans qui vit dans un établissement situé dans le 20e. Les occupants du gymnase réclament "un rendez-vous avec le ministre du Logement et le maire de Paris et le relogement immédiat en HLM ou dans des logements du parc privé loués par les collectivités ou par voie de réquisition", selon le communiqué du DAL. La réunion devait avoir lieu jeudi à 16 heures.
"Tremblez bourgeois, tremblez !"
"On restera là le temps qu'il faut, prévient Bernadette, 27 ans, sa fille de un an dans les bras. Moi, je veux payer un loyer, dites-le bien avec vos lecteurs, on n'est pas là pour obtenir un appartement gratuitement. Cela fait des années qu'on attend un HLM..." Pascaline, sa voisine d'hôtel, la coupe : "on a cherché dans le privé mais on a pas toutes les garanties qu'ils demandent !". Bernadette prend le relais : "Et on travaille toutes les deux !" L'autre copine Marie-Eve résume : "notre vie c'est des souris qui courent et des cafards qui tombent sur nos enfants".
Sur le pas de la porte, Monique, une retraité de 68 ans : "Je suis là parce que j'ai la rage". Elle a entendu la nouvelle de l'occupation à la radio, elle est venue tout de suite. "Ce n'est pas la première fois que nous sommes témoins d'une situation qui va s'aggraver. Mais y a pas assez de solidarité". Elle regarde les beaux immeubles haussmanniens qui font face au gymnase. "Mais comment voulez vous que les gens qui habitent là se sentent concernés. Peut être qu'ils vont leur proposer une chambre de bonne", se demande-t-elle ironique. Cette "descendante de révolutionnaire" s'exclame tout d'un coup : "Tremblez bourgeois, tremblez !" Une dame à chapeau passe en baissant les yeux.
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