Manifestation contre les régimes spéciaux de retraites, le 22 janvier 2008, à paris, avec notamment Bernard Thibault de la CGT © TF1-LCI ![]() | |
Stéphane Sirot est historien et spécialiste des conflits du travail et du syndicalisme.
Il est l'auteur chez Larousse de Les syndicats sont-ils conservateurs ? , dans la collection A dire vrai, dirigée par Jacques Marseille, 126 pages, 11 euros.
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LCI.fr : La grande journée de mobilisation lancée par les syndicats devrait être suivie par un grand nombre de salariés. Quelle importance lui donner ?
Stéphane Sirot, historien et spécialiste des conflits du travail : C'est un test majeur car c'est la première fois que l'on va mesurer concrètement, depuis le déclenchement de la crise, la capacité de mobilisation des salariés et des organisations syndicales. Cette première grande journée d'action interprofessionnelle posera des questions qui ne se seraient pas posées il y a encore six mois. Dans cette conjoncture difficile, les organisations syndicales parviendront-elles à faire fructifier la mobilisation? Maintiendront-elles un front commun ? Contraindront-elles le pouvoir à réagir ?
LCI.fr : Selon un sondage, plus des deux tiers des Français - 69% - jugent "justifiée" la journée de grèves et de manifestations. Cela veut-il dire qu'en période de crise les Français se rapprochent de leurs syndicats?
S. S. : Oui. Si, dans la durée, les syndicats sont parfois critiqués par l'opinion et si on leur reproche d'être inefficaces, ils apparaissent aussi comme une valeur refuge, des organisations utiles en période d'incertitude pour défendre le monde du travail.
LCI.fr : Pourtant les syndicats n'ont pas pu jusqu'ici infléchir le plan de relance du gouvernement. Sont-ils toujours puissants?
S. S. : Numériquement, non. Il faut remonter à la fin du XIXe siècle pour trouver des taux de syndicalisation aussi faibles qu'aujourd'hui. Dans le secteur privé, il y a des déserts syndicaux immenses, comme dans les petites entreprises qui représentent jusqu'à un tiers des salariés français. En même temps, cette faible syndicalisation est une certaine tradition française avec de rares exceptions pendant le Front populaire, à la Libération, et dans une moindre mesure dans les années 50 et 60. Malgré cela, les syndicats ont souvent réussi à mobiliser une partie importante du monde du travail, bien au-delà de leur base.
LCI.fr : Ils ont, plus généralement, peu pesé sur les grandes réformes entamées par Nicolas Sarkozy...
S. S. : Il est certain qu'ils ont beaucoup de difficultés à se faire entendre. On parle souvent de "pouvoir syndical" mais il existe en réalité un petit nombre de secteurs spécifiques, notamment le public, dans lesquels ce pouvoir est réel. Au fond, il a toujours été très réduit et les syndicats n'ont jamais eu de réel pouvoir de blocage. Ce qui leur donne du pouvoir, c'est cette capacité à créer un rapport de force en cherchant le soutien de l'opinion et en montrant qu'il sont en capacité de mobiliser. Comme tout contre-pouvoir, il se fait entendre par le moyen des minorités : la grève, les manifestations...
LCI.fr : Vous expliquez dans votre livre que la mise en place d'un service minimum efficace n'est pas réaliste. Pour quelle raison ?
S. S. : On l'a encore vu il y a peu de temps avec la grosse colère de Nicolas Sarkozy contre Sud Rail qui vient de faire la démonstration que la loi peut être contournée. Rien n'empêchera jamais que des mécontentements s'expriment. On cherche à diminuer le pouvoir de nuisance que peut constituer la grève pour retirer aux syndicats leur arme la plus efficace. Mais lorsque l'on regarde les expériences européennes, un rapport du Sénat l'a montré : dès lors que des salariés sont déterminés à mener une action, il est difficile de les en empêcher par une loi. A part empêcher le droit de grève ! La question est de savoir jusqu'où sont prêts à aller les pouvoirs publics. S'ils sont prêts à prendre des mesures de révocation des grévistes, radicales, cela peut fonctionner. Mais cela ne tuera pas le mécontentement.
LCI.fr : Vous faites référence à la sortie de Nicolas Sarkozy qui a qualifié Sud Rail de syndicat "irresponsable". Cela révèle-t-il une tension inédite entre le pouvoir et les organisations syndicales?
S. S. : Il n'y a pas vraiment de rupture car il y a toujours eu en France un interventionnisme de l'Etat, il est simplement devenu systématique avec Nicolas Sarkozy. C'est vrai que l'on n'attend pas forcément d'un président ce genre de prise à partie mais cela relève davantage d'une stratégie politique dont Nicolas Sarkozy est coutumier. François Fillon l'a dit avant lui, il souhaite développer un syndicalisme d'accompagnement des réformes. Il est donc logique qu'ils stigmatisent un syndicalisme qui serait, selon le pouvoir, systématiquement opposé aux réformes. Sud Rail incarne ce qu'ils rejettent. Mais la pauvreté du dialogue social existait déjà sou Raffarin ou Villepin. Le gouvernement prétend ouvrir des négociations mais il donne à chaque fois un cahier des charges, une date pour aboutir. La marge pour les syndicats est extrêmement réduite...
LCI.fr : Sud Rail utilise astucieusement des failles de la loi pour désorganiser la SNCF tout en préservant le salaire de ses adhérents. Dans l'histoire des syndicats, ces pratiques sont-elle classiques ?
S. S. : On a beaucoup constaté dans les 20 dernières années une forme de judiciarisation des conflits, et une utilisation pointue des éventuelles failles de la loi par les organisation syndicales. Et Sud Rail a la réputation dans le champ syndical de faire partie des meilleurs connaisseurs de la loi. Ils viennent encore de le prouver utilisant l'arme de la grève de 59 minutes, car depuis l'amendement Lamassoure, une heure de grève dans la fonction public entraînait le retrait d'une journée de salaire. La conséquence, c'est aussi que toutes les grèves de courte durée se sont transformées en grève de 24 heures, ce qui a fait gonfler les chiffres....
LCI.fr : Parallèlement, la tension entre les usagers et les grévistes n'a jamais semblé aussi forte. Gare Saint-Lazare, des passagers ont menacé des agents SNCF qui ont dû se mettre à l'abri... C'est un phénomène nouveau?
S. S. : Il y a toujours eu une dichotomie entrer les grévistes et la partie de l'opinion qu'ils gênent le plus mais c'est vrai que cela atteint un niveau surprenant dans la violence. C'est aussi le produit d'un mode de gestion de la société qui consiste à stigmatiser une partie de l'opinion pour faire passer une réforme qui la concerne et de la jeter ensuite en pâture au pays. Cela aboutit à une société segmentée de catégories qui s'opposent.
LCI.fr : Dans cet esprit, ceux qui veulent réformer opposent souvent et depuis longtemps des syndicats français "irresponsables" ou "hostiles à toute réforme" à d'autres, en Allemagne ou dans les pays du Nord, qui seraient "constructifs". Est-ce un procès injuste?
S. S. : En grande partie ! La question est de savoir de quelle type de "réforme" on parle. On prononce souvent ce mot comme s'il se suffisait à lui même mais la question est de savoir quelle réforme on fait. Jusque dans les années 70, les organisations syndicales ont participé pleinement au changement. A partir des années 80, il y a eu un basculement, avec des reformes douloureuses socialement. Les syndicats se sont retrouvés sur la défensive et se sont vu reprocher leur conservatisme. Mais c'est aussi leur rôle, si les réformes sont contraires aux intérêts du salariat qu'ils sont censés défendre.
LCI.fr : Mais leur opposition n'est-elle pas systématique?
S. S. : Non, les syndicats ne bloquent jamais vraiment leur signature ou leurs positions. On a au contraire assisté récemment à la signature de textes par des syndicats qui souhaitaient montrer leur volonté d'aboutir. Dans le cas de la réforme de la représentativité, par exemple, on parlait de "flexisécurité" mais il y avait en réalité plus de flexibilité que de sécurité... Or, Force Ouvrière l'a signée et même la CGT, qui n'a pas signé, est restée jusqu dernier moment. Avec l'idée que, sans signatures, les décisions pouvaient être encore pires pour les salariés.
LCI.fr : Il y a quelques jours à Bruxelles, un plasticien tchèque caricaturait la France dans une œuvre en la couvrant d'un panneau "en grève". C'est une image juste ?
S. S. : Non ! Il n'a pas lu les dernières statistiques : c'est faux. A vrai dire, cela n'a même jamais été vrai. La France ne fait pas davantage grève que ses voisins. Elle se situe en milieu de tableau et même plutôt dans la deuxième moitié des pays d'Europe occidentale.
LCI.fr : Le problème français, c'est donc que les que les grèves chez nous sont plus spectaculaires, comme en 1995...
S. S. : C'est vrai que la France a une capacité à déclencher des conflits d'une ampleur que l'on ne voit pas ailleurs. Il y a ici une éruption sociale régulière, environ tous les dix ans, qui façonne cette image de pays gréviste.
LCI.fr : Alors que les conflits ont tendance à s'apaiser ?
S. S. : Le conflit sous forme de grève a bien tendance à s'amenuiser mais pas le conflit lui-même. Des études montrent que le mécontentement et la conflictualité dans les entreprises sont de plus en plus forts et même l'encadrement est touché, sous pression. Les entreprises ont fait en sorte d'étouffer ce mécontentement mais il se manifeste différemment : par des pétitions, une multiplication des arrêts de travail, un recours aux prud'hommes plus fréquent... C'est finalement plus malsain qu'une grève qui permet de dire ouvertement son mécontentement et d'éviter ainsi le ressentiment.
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