La série The Office, de la BBC © BBCQuitter son entreprise en évitant la guerre : sur le papier, l'idée était séduisante. Voulue par le Medef, la rupture conventionnelle a été créée en juin 2008 par la loi portant "modernisation du marché du travail" après un accord signé entre le patronat et les syndicats. Ce nouveau mode de rupture du CDI (contrats de travail à durée indéterminée), différent du licenciement ou de la démission, suppose un accord du salarié et de l'employeur.
Un an après, le succès est, quantitativement, au rendez-vous. Plus de 17.000 ruptures conventionnelles ont été homologuées en juin par les directions du travail, une forte hausse par rapport au mois de mai. En temps de crise, faut-il s'en réjouir ou y voir un effet d'aubaine pour des entreprises qui détournent le dispositif pour dégraisser à moindre cout ? Sylvain Niel, avocat en droit social au cabinet Fidal revient pour LCI.fr sur le succès de la rupture conventionnelle et dénonce certains abus.
LCI.fr : Un an après sa création, comment expliquez vous le succès de la rupture conventionnelle?
Sylvain Niel
Sylvain Niel, avocat en droit social au cabinet Fidal : C'est quelque chose que l'on attendait depuis des lustres ! D'abord, pour la reconnaissance du droit au chômage pour le salarié. Ensuite, parce que cela permet de pacifier les conditions de séparation d'un employeur avec ses collaborateurs, via un dispositif à l'amiable. Cela évite de passer par le truchement de transactions négociées en catimini ou par le schéma extrêmement violent de la procédure de licenciement pour faute. Ils 'agit simplement de lancer une négociation et de s'entendre sur la manière dont on va se séparer, sur l'indemnité que l'on va verser au salarié. C'est un peu comme un divorce par consentement mutuel. Un tiers des ruptures conventionnelles sont d'ailleurs négociées à la demande du salarié.
LCI.fr : Au-delà de ces qualités, n'y a-t-il pas des abus dans certaines entreprises qui détournent le dispositif pour "dégraisser" à moindre coût ?
S. N. : Cela existe et c'est extrêmement dangereux. S'agissant de l'impact de la récession, la rupture conventionnelle ne peut pas remplacer une procédure de licenciement économique : elle doit être négociée en dehors de tout contexte de suppression d'emploi. Si une entreprise commence à négocier des ruptures conventionnelles à la place d'une procédure de licenciement économique, elle commet un délit d'entrave à l'égard du comité d'entreprise ou des représentants du personnel qu'elle aurait du consulter sur ses difficultés économiques. Le salarié peut aussi se plaindre d'une fraude à la loi car il a perdu le bénéfice des mesures de reclassement qui accompagnent un plan de sauvegarde de l'emploi.
LCI.fr : Quels sont les risques de telles pratiques ?
S. N. : Les entreprises se retrouvent hors-la-loi. Le premier risque, c'est que l'administration du travail déclenche des contrôles si elle suspecte des fraudes. Ensuite, quand un salarié réalise qu'il a été abusé, il peut traduire son employeur devant les tribunaux pour demander la nullité pure et simple de la rupture conventionnelle. Il n'y aura pas de requalification. Cela signifiera que le salarié va retrouver tous ses droits comme s'il n'y avait jamais eu de rupture du contrat de travail. Cela peut-être une sanction très lourde puisque l'entreprise peut être condamnée à verser tous les salaires qu'il aurait dû percevoir jusqu'au jugement ! Le risque à long terme, c'est de dégrader l'image de la rupture conventionnelle et de la rendre illégale. S'il y a trop d'abus, les tribunaux vont commencer à critiquer et contester ce mode de rupture que tout le monde attendait.
LCI.fr : C'est donc le risque de perdre un accord "gagnant-gagnant", équilibré, pour l'entreprise et le salarié...
S. N. : Oui car lorsque l'on engage une procédure de licenciement, l'employeur comme le salarié vont mal vivre cette séparation : des griefs seront formulés, des fautes professionnelles reprochées que le salarié va contester. C'est un nid à contentieux alors que la rupture conventionnelle s'inscrit dans le cadre d'une négociation. Elle passe en général par plusieurs entrevues durant lesquelles on aménage les conditions de cette séparation, la date de départ de l'entreprise, les aides pour faciliter la recherche d'un autre emploi... Et le point crucial sera la négociation de l'indemnité de rupture qui doit être au moins égale à l'indemnité conventionnelle de licenciement.
LCI.fr : Que conseillez-vous à un salarié qui prend conscience que sa rupture conventionnelle était en fait un licenciement économique déguisé?
S. N. : Il doit contester cette mesure par écrit à l'employeur et saisir les tribunaux.
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