© SXC.HUCarmen Girard n'a plus personne pour jouer avec elle au Scrabble. Depuis juin, cette femme de 36 ans et ses quatre autres collègues passaient leur journée de travail à faire des jeux de société, papoter autour d'un café, feuilleter des magazines... Depuis juin, ces cinq salariées de National Power Packs, une entreprise chargée de l'assemblage de batteries rechargeables située à Pontarlier, dans le Doubs, sont payées à ne rien faire.
Le coup de massue remonte à mai dernier. Le 28, Carmen Girard reçoit un mail de son patron néerlandais. La situation est catastrophique : 500.000 euros de dette. Il a décidé de fermer cette petite boîte, qu'il avait rachetée en 1997. Le 25 juin : les onze dernières palettes partent aux Pays-Bas, près de Rotterdam. "Quand on a vu le camion partir, on a réalisé que c'était vraiment fini, se souvient Carmen Girard. Avant, on réalisait sans vraiment réaliser. Que c'était un moment difficile à cause de la crise mais que ça allait s'arranger."
Son patron lui envoie un nouveau mail. La teneur du message : il faut informer les clients de la fermeture de l'entreprise. Préparation des bons de commandes, facturation, devis, relations salariales... Voilà, seize ans que Carmen Girard travaillait à National Power Packs. "Je faisais tout ce qu'un patron peut faire, sans le statut de patron", explique-t-elle à LCI.fr. Ses quatre autres collègues étaient à la production.
"On se dit que notre salaire n'est pas mérité, c'est dégradant..."
Le dernier mail du patron batave date de jeudi dernier. Le message est laconique. "Il voulait la photocopie du contrat de location de l'entreprise et précisait qu'on allait être payées", relate Carmen Girard. Mais c'est tout. "Notre employeur ne répond plus sur son téléphone portable et on reçoit les informations au compte-gouttes". Conformément aux instructions de l'Inspection du travail, elles ont continué à venir sur leur lieu de travail chaque jour de la semaine, de 7 heures à 16 heures. "Nous étions toujours payées donc on venait", raconte-t-elle comme pour s'excuser d'être rémunérées à ne rien faire. Mais que faisaient-elles dans une entreprise sans client, sans fournisseur, sans matériel... "On regardait les murs et les machines", rit-elle amèrement. Les cinq salariées s'organisent : installation d'un hamac, d'un poste de télé... Le tout dans la salle la plus ensoleillée du site.
Vendredi, elles ont rencontré une avocate spécialisée en droit du travail, Me Anne-Sylvie Grimbert. Sur son conseil, elles ont écrit une lettre à l'Inspection du travail et à leur direction pour indiquer qu'elles n'iraient plus sur leur lieu de travail, tout en restant "à la disposition" de l'employeur. "Jusqu'à présent, (l'employeur) ne répond pas, ni à mes clientes, ni à l'inspection du travail qui lui a écrit", a indiqué la défenseure à l'AFP. La direction reste injoignable.
Aujourd'hui, seule Carmen Girard se rend encore dans l'entreprise. Elle y passe quelques heures puis repart. Relever le courrier, répondre au téléphone, regarder les murs... "C'est invivable de rester dans une entreprise fantôme, se désole la jeune femme. On est enfermé dans une pièce à attendre je ne sais pas quoi". Pour elle, c'est une forme de harcèlement moral. "On se sent inutile, on se dit que notre salaire n'est pas mérité, c'est dégradant..." Les cinq employées savent toutes à "quelle sauce" elles vont être mangées. Elles voudraient juste savoir quand, que leur patron vienne s'expliquer, qu'elles puissent tourner la page, "on ne pas le séquestrer !".
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