Salariés de France Télécom manifestant contre le "management par la terreur" © TF1/LCIDes mois durant, le cas France Télécom s'est réduit à une comptabilité de suicides. Jusqu'à ce que la crise connaisse un pic en octobre, et se résolve en promesses de mieux entendre les doléances des salariés. Depuis, plus rien. Le malaise a-t-il disparu ? Il est vrai qu'aucun suicide n'a été signalé en novembre. Pourtant, le mal perdure, et certains de ceux qui sont chargés d'y porter remède - des médecins du travail - montent à leur tour au créneau.
France Télécom: bras-de-fer autour d'un suicide emblématique
Le suicide d'un salarié, symptôme de la souffrance au travail à France Télécom pour les syndicats, n'a pas été reconnu comme accident de travail par une commission interne. Mais tout espoir n'est pas perdu pour les représentants syndicaux.
Publié le 10/07/2010
France Télécom : la crise dure encore
Le malaise au sein du groupe, marqué par une vague de suicides de salariés, est loin d'être réglé, selon le rapport du cabinet Technologia. Les syndicats pointent une nouvelle fois la responsabilité de la direction.
Publié le 22/05/2010
Les syndicats de France Télécom font la grimace
Ils ne sont guère enthousiasmés par le plan dévoilé cette semaine par la direction et destiné à lutter contre le malaise social : Sud-PTT le juge peu "audacieux", FO déplore son "retard" et la CFDT reste inquiète pour l'emploi.
Publié le 27/03/2010
Ce rapport qui accable la direction de France Télécom
Derrière les suicides de salariés, c'est toute l'organisation du groupe, et son ancienne direction, qui se retrouvent mis en accusation par un rapport de l'inspection du travail.
Publié le 13/03/2010
France Télécom : deux nouveaux suicides
Deux salariés se sont donnés la mort cette semaine hors de leurs lieux de travail. "L'entreprise est sous le choc", déclare la direction qui ne privilégie aucune hypothèse pour le moment.
Publié le 12/02/2010
Le prochain patron de France Télécom rue dans les brancards
L'arrivée de Stéphane Richard à la tête du groupe, succédant à Didier Lombard, n'est prévue qu'en 2011. Mais alors que les rumeurs de changement prochain vont bon train, Richard affirme ses choix sur la stratégie de France Télécom.
Publié le 22/01/2010
France Télécom, groupe en souffrance
Pourquoi le malaise perdure-t-il à France Télécom, malgré les moyens annoncés, au point que des médecins du travail démissionnent ? Retour sur la genèse d'une crise symptomatique.
Publié le 29/11/2009
Une praticienne qui travaillait à Grenoble, et suivait notamment les salariés du centre d'appels d'Annecy, dont un s'est suicidé le 28 septembre dernier, a ainsi démissionné en dénonçant son manque de moyens et "l'impossibilité d'exercer son métier de médecin du travail". Son cas a été révélé par Le Parisien, qui assure qu'entre "cinq et dix autres de ses confrères ont jeté l'éponge pour des motifs similaires". La lettre qu'elle a envoyée le 10 novembre à sa hiérarchie est un véritable plaidoyer à charge : "Durant ces deux années d'exercice, je n'ai pu faire que le constat d'une adaptation forcée de l'homme au travail, suite à des fermetures de service, des suppressions de poste de travail, des mutations fonctionnelles ou géographiques imposées (...) Pendant ces deux années, et encore plus depuis les derniers évènements dramatiques, j'ai eu le sentiment d'être cantonnée au cabinet médical uniquement dans l'écoute de salariés en souffrance, sans aucun moyen d'action pour faire évoluer ce constat négatif".
Derrière la polémique, la souffrance au travail
Cette lettre parle surtout de souffrance. Elle ne se focalise pas sur les suicides. Y a-t-il d'ailleurs plus de suicides à France Télécom qu'ailleurs ? La question se pose de manière récurrente depuis qu'a commencé la macabre comptabilité. Pour l'avoir évoquée publiquement, René Padieu, inspecteur général honoraire de l'Insee, président de la commission de déontologie de la Société française de statistique, s'était attiré une réponse cinglante des syndicats de France Télécom : "Le raisonnement développé par M. Padieu est bien loin des valeurs de professionnalisme que mettent en oeuvre les agents de la Statistique Publique".
Le nombre des salariés ayant mis fin à leurs jours est de 25 depuis février 2008 ; sur l'année 2009, il était de 13 au mois d'octobre, ce qui faisait alors une moyenne annuelle de 15,6. Et en novembre, rien. Alors, plus de suicides que dans la moyenne de la population, vraiment ? Rien ne permet de l'affirmer. Les éléments statistiques dont on dispose tendent plutôt à laisser penser le contraire. Les études les plus récentes publiées par la DREES (direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques du ministère des Affaires sociales) faisaient état en 2006 d'un taux moyen de 16 suicides sur 100.000 personnes dans la population française. Or, 100.000, c'est plus ou moins le nombre de salariés de France Télécom, ce qui rend faciles les comparaisons. La moyenne d'âge des salariés est de 46,5 ans. Dans cette tranche d'âge, le taux de suicide atteignait, en 2006, 40,1 pour 100.000 chez les hommes et 15,1% chez les femmes. Soit une moyenne bien supérieure aux 15,6 pour 100.000.
Ces études sont insuffisantes pour conclure qu'on se suicide moins à France Télécom que dans la moyenne de la population. Au-delà de la moyenne d'âge des salariés, il faudrait faire des comparaisons tranche d'âge par tranche d'âge : ainsi, le taux de suicide chez les 25-34 ans est de 22%. Combien de salariés de France Télécom ont moins de 34 ans ? Il faudrait par ailleurs extraire des chiffres globaux de la population ceux qui concernent des groupes plus "à risque" comme les chômeurs. On obtiendrait alors une moyenne globale inférieure aux 16%, et qu'il serait plus pertinent de comparer au taux de suicide de salariés de France Télécom. Reste que si l'on ne peut prouver qu'on se suicide moins au sein de ce groupe, il est tout aussi hypothétique de prétendre que l'on s'y suicide davantage.
Ne pas se tromper de baromètre
Alors, pourquoi cette focalisation des derniers mois sur les suicides, retombée plus vite encore qu'elle n'était apparue ? Parce qu'ils fermaient la bouche aux arguments contraires. La souffrance au travail est difficilement quantifiable. Mais on fait silence quand il y a mort d'homme. Il y avait pourtant là une forme de défi à la raison. C'est parce que les arguments "raisonnables" n'avaient pas été entendus que le débat s'est déplacé sur le terrain des arguments "déraisonnables". Jusqu'à ce que la parole soit symboliquement rendue aux salariés, notamment à travers un questionnaire établi par un cabinet indépendant : s'étaient-ils sentis "désespérés", "sous pression", avaient-ils "pleuré facilement" au cours de la semaine écoulée ? Avec, là encore, des conséquences défiant la raison : un groupe humain, quel qu'il soit, irait-il s'occuper plus de ses morts que des vivants ? Irait-il entamer un douloureux processus d'introspection, qui aurait des effets sur la vie de plus de 100.000 individus, à partir de 25 cas individuels ? C'est que nul n'était dupe : la question posée n'était pas celle de la mort, elle faisait bien partie de la vie, et c'était cette fameuse souffrance au travail si longtemps tue. Le questionnaire envoyé aux salariés portait sur "le stress au travail", pas sur "le suicide au travail". Il ne s'agissait plus du domaine des statistiques, mais de celui de la vie quotidienne en entreprise.
Sur ce point, une autre partie de la réponse faite par les syndicats de France Télécom à René Padieu, en pleine polémique sur les chiffres des suicides, était éclairante : "lorsqu'un salarié se suicide sur son lieu de travail ou en laissant une lettre mettant en cause le management de son entreprise, il est absurde et insultant qu'un statisticien vienne relativiser cette souffrance et dédouaner l'entreprise mise en cause". Les statistiques ne révèlent que des situations globales. Il peut être plus pertinent de s'attacher aux circonstances d'un suicide particulier que d'additionner des chiffres. Et plus pertinent encore, plutôt que de chercher dans les suicides un baromètre de la souffrance au travail, de s'intéresser à cette souffrance elle-même et aux moyens d'y remédier. Mais ceci avait déjà été tenté. Et le groupe France Télécom s'était réfugié dans le déni.
Alors que le silence médiatique est retombé sur le cas France Télécom, ces frondes isolées de médecins du travail font de nouveau émerger le problème fondamental du groupe : la souffrance de milliers de salariés broyés depuis des années par leur travail. L'adaptation à marche forcée de l'homme au travail, sans souci de ses objectifs personnels, de ses intérêts légitimes. Ce dont France Télécom a besoin, c'est d'une révolution culturelle, et il n'est pas sûr aujourd'hui qu'elle soit engagée.
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