Ces médecins de France Télécom qui jettent l'éponge

Par Franck LEFEBVRE-BILLIEZ, le 29 novembre 2009 à 06h53 , mis à jour le 29 novembre 2009 à 13h57

On ne parle plus de suicides à France Télécom. Les problèmes sont-ils donc réglés ? Des médecins du travail montent au créneau. L'un d'eux, qui a démissionné, livre un témoignage à charge.

Salariés de France Télécom manifestant contre le "management par la terreur"Salariés de France Télécom manifestant contre le "management par la terreur" © TF1/LCI

Des mois durant, le cas France Télécom s'est réduit à une comptabilité de suicides. Jusqu'à ce que la crise connaisse un pic en octobre, et se résolve en promesses de mieux entendre les doléances des salariés. Depuis, plus rien. Le malaise a-t-il disparu ? Il est vrai qu'aucun suicide n'a été signalé en novembre. Pourtant, le mal perdure, et certains de ceux qui sont chargés d'y porter remède - des médecins du travail - montent à leur tour au créneau.

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Plus d'infos

 
Une praticienne qui travaillait à Grenoble, et suivait notamment les salariés du centre d'appels d'Annecy, dont un s'est suicidé le 28 septembre dernier, a ainsi démissionné en dénonçant son manque de moyens et "l'impossibilité d'exercer son métier de médecin du travail". Son cas a été révélé par Le Parisien, qui assure qu'entre "cinq et dix autres de ses confrères ont jeté l'éponge pour des motifs similaires". La lettre qu'elle a envoyée le 10 novembre à sa hiérarchie est un véritable plaidoyer à charge : "Durant ces deux années d'exercice, je n'ai pu faire que le constat d'une adaptation forcée de l'homme au travail, suite à des fermetures de service, des suppressions de poste de travail, des mutations fonctionnelles ou géographiques imposées (...) Pendant ces deux années, et encore plus depuis les derniers évènements dramatiques, j'ai eu le sentiment d'être cantonnée au cabinet médical uniquement dans l'écoute de salariés en souffrance, sans aucun moyen d'action pour faire évoluer ce constat négatif".

Derrière la polémique, la souffrance au travail
 
Cette lettre parle surtout de souffrance. Elle ne se focalise pas sur les suicides. Y a-t-il d'ailleurs plus de suicides à France Télécom qu'ailleurs ? La question se pose de manière récurrente depuis qu'a commencé la macabre comptabilité. Pour l'avoir évoquée publiquement, René Padieu, inspecteur général honoraire de l'Insee, président de la commission de déontologie de la Société française de statistique, s'était attiré une réponse cinglante des syndicats de France Télécom : "Le raisonnement développé par M. Padieu est bien loin des valeurs de professionnalisme que mettent en oeuvre les agents de la Statistique Publique".
 
Le nombre des salariés ayant mis fin à leurs jours est de 25 depuis février 2008 ; sur l'année 2009, il était de 13 au mois d'octobre, ce qui faisait alors une moyenne annuelle de 15,6. Et en novembre, rien. Alors, plus de suicides que dans la moyenne de la population, vraiment ? Rien ne permet de l'affirmer. Les éléments statistiques dont on dispose tendent plutôt à laisser penser le contraire. Les études les plus récentes publiées par la DREES (direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques du ministère des Affaires sociales) faisaient état en 2006 d'un taux moyen de 16 suicides sur 100.000 personnes dans la population française. Or, 100.000, c'est plus ou moins le nombre de salariés de France Télécom, ce qui rend faciles les comparaisons. La moyenne d'âge des salariés est de 46,5 ans. Dans cette tranche d'âge, le taux de suicide atteignait, en 2006, 40,1 pour 100.000 chez les hommes et 15,1% chez les femmes. Soit une moyenne bien supérieure aux 15,6 pour 100.000.
 
Ces études sont insuffisantes pour conclure qu'on se suicide moins à France Télécom que dans la moyenne de la population. Au-delà de la moyenne d'âge des salariés, il faudrait faire des comparaisons tranche d'âge par tranche d'âge : ainsi, le taux de suicide chez les 25-34 ans est de 22%. Combien de salariés de France Télécom ont moins de 34 ans ? Il faudrait par ailleurs extraire des chiffres globaux de la population ceux qui concernent des groupes plus "à risque" comme les chômeurs. On obtiendrait alors une moyenne globale inférieure aux 16%, et qu'il serait plus pertinent de comparer au taux de suicide de salariés de France Télécom. Reste que si l'on ne peut prouver qu'on se suicide moins au sein de ce groupe, il est tout aussi hypothétique de prétendre que l'on s'y suicide davantage.

Ne pas se tromper de baromètre
 
Alors, pourquoi cette focalisation des derniers mois sur les suicides, retombée plus vite encore qu'elle n'était apparue ? Parce qu'ils fermaient la bouche aux arguments contraires. La souffrance au travail est difficilement quantifiable. Mais on fait silence quand il y a mort d'homme. Il y avait pourtant là une forme de défi à la raison. C'est parce que les arguments "raisonnables" n'avaient pas été entendus que le débat s'est déplacé sur le terrain des arguments "déraisonnables". Jusqu'à ce que la parole soit symboliquement rendue aux salariés, notamment à travers un questionnaire établi par un cabinet indépendant : s'étaient-ils sentis "désespérés", "sous pression", avaient-ils "pleuré facilement" au cours de la semaine écoulée ? Avec, là encore, des conséquences défiant la raison : un groupe humain, quel qu'il soit, irait-il s'occuper plus de ses morts que des vivants ? Irait-il entamer un douloureux processus d'introspection, qui aurait des effets sur la vie de plus de 100.000 individus, à partir de 25 cas individuels ? C'est que nul n'était dupe : la question posée n'était pas celle de la mort, elle faisait bien partie de la vie, et c'était cette fameuse souffrance au travail si longtemps tue. Le questionnaire envoyé aux salariés portait sur "le stress au travail", pas sur "le suicide au travail". Il ne s'agissait plus du domaine des statistiques, mais de celui de la vie quotidienne en entreprise.
 
Sur ce point, une autre partie de la réponse faite par les syndicats de France Télécom à René Padieu, en pleine polémique sur les chiffres des suicides, était éclairante : "lorsqu'un salarié se suicide sur son lieu de travail ou en laissant une lettre mettant en cause le management de son entreprise, il est absurde et insultant qu'un statisticien vienne relativiser cette souffrance et dédouaner l'entreprise mise en cause". Les statistiques ne révèlent que des situations globales. Il peut être plus pertinent de s'attacher aux circonstances d'un suicide particulier que d'additionner des chiffres. Et plus pertinent encore, plutôt que de chercher dans les suicides un baromètre de la souffrance au travail, de s'intéresser à cette souffrance elle-même et aux moyens d'y remédier. Mais ceci avait déjà été tenté. Et le groupe France Télécom s'était réfugié dans le déni.
 
Alors que le silence médiatique est retombé sur le cas France Télécom, ces frondes isolées de médecins du travail font de nouveau émerger le problème fondamental du groupe : la souffrance de milliers de salariés broyés depuis des années par leur travail. L'adaptation à marche forcée de l'homme au travail, sans souci de ses objectifs personnels, de ses intérêts légitimes. Ce dont France Télécom a besoin, c'est d'une révolution culturelle, et il n'est pas sûr aujourd'hui qu'elle soit engagée.

Par Franck LEFEBVRE-BILLIEZ le 29 novembre 2009 à 06:53
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33 Commentaires

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  • doclou, le 30/11/2009 à 13h35

    On ne leur demande pas de "traiter" des cas de dépression et de harcèlement au travail, mais de les détecter, et de là, les orienter vers leur médecin généraliste, qui leur fera une déclaration d'accidentt de travail pour syndrome dépressif lié au hjarcèlement moral !.. puis vers l' inspection du travail etc ..

  • michel64320, le 30/11/2009 à 12h07

    D'après les commentaires il semble que les plus malheureux soient dans la fonction publique ou assimilés. Les personnes qui choisissent cette voie serait-elles moins vaillantes ou courageuses que le reste des salariés ? Ayant travaillé pendant 10 ans pour une société privée, appartenant à FT, nous étions toujours surpris de voir , ce que le personnel considérait comme une surcharge de travail.

  • paulado, le 30/11/2009 à 11h25

    Dans les affres d'une affaire de harcellement, nous sommes 4 agents de bibliothèque à souffrir de la volonté de notre collectivité d'étouffer l'évènement en renversant la situation : la chef de service est considérée comme la victime des agents et elle est défendue farouchement par la hiérarchie ! Comment, dans ce cas, sortir du malaise et mettre les responsables de services devant leurs responsabilités et la hiérarchie devant les siennes ? Nous avons le sentiment d'avoir mains et poings liés ! Dans ce cadre, le syndicat et la médecine du travail sont priés de se tenir à distance ! SOS SOS SOS ...

  • jeanluck87, le 29/11/2009 à 17h37

    Effectivement, ils doivent être très malheureux alors je veux bien me sacrifier pour leur apporter un peu de bonheur: je propose d'échanger leur place avec la mienne: ouvrier de production en usine, travail en 5x8 pour 1250 par mois.

  • miloubruxelles, le 29/11/2009 à 16h54

    @ raison garder . Je n'ai de haine envers personne seulement de la tristesse quelquefois .

  • destinee81, le 29/11/2009 à 16h53

    J'ai récemment eu ma visite médicale du travail, 30 minutes chrono. Le médecin qui m'avoue que le harcelement moral est de plus en plus à la mode pour se séparer de salariés. C'est à la mode !!! Sinon je suis dans une société privée, et les changements de secteur géographique ne concernent pas que FT. Je suis commerciale et un pion aussi, qu'on déplace aux grés des envies de personnes encadrantes désireuses de se tirer la couverture à elle... On ne nous considère vraiment plus et ça devient grave...

  • raisongarder, le 29/11/2009 à 16h03

    Vos propos sont inacceptables, dirigés haineusement vers une profession difficile dont je ne fais pas partie. Vos propos sont injustes et politisés contre l'histoire qui vous a déplu. J'ai eu l'immense honneur de commander des femmes et des hommes aussi bien dans le public que dans le privé en tant que dirigeant, j'oeuvre encore pour le management et jamais, non jamais je n'ai rencontré des gens désemparés devant de nouvelles tâches dans mes entreprises... par contre, des managers incapables, cupides, carrièristes et aux bottes du pouvoir j'en en vu plus que nécessaire, vissés dans leur incapacité humaine de chercher à comprendre l'essence même de leurs missions. Ce sont ces gens là que vous devriez viser et non la grande majorité de nos concitoyens. Il est vrai que de nos jours on ne sait que monter les uns contre les autres pour le bien-être de quelques uns ! Vous êtes triste et indigne !

  • pilepoil13, le 29/11/2009 à 15h20

    Risque57 a raison, il dit la vérité, simplement. Et si cette vérité n'est pas la vôtre, lioubovnik, il n'est pas nécessaire d'utiliser le mépris pour répondre, mépris qui n'est pas relatif, lui et qui reflète votre grandeur d'esprit, toute relative, elle...

  • philippe861, le 29/11/2009 à 15h02

    Tout a fait mais la pareil c'est l'administration donc on doit le cacher cela ne fait pas bien....effectivement un bon nombre de tes collegues subissent un stress plus que permanent dans des situations difficiles mais la on s'en fout du moment qu'ils sont sur le pont .et puis c'est tellement facile de dire qu'un policier ou un gendarme est fragile.....mais on ne voit pas le travail fait dans la peur et les conditions horaires etc.....pour nous dans une autre administration c'est pareil on est des pions qui doivent excecuter et se taire apres tout c'est de notre faute si on craque.. jamais de la faute de la direction.....ils sont trop bien ces gens la ....

  • andromede77, le 29/11/2009 à 13h29

    On peut se demander si tout est fait par les médecins du travail, se plaindre de n'avoir pas ou peu de moyen est assez réducteur en terme d'excuses. Personnellement j'ai fais un constat il y a 3 ans, de par une connaissance qui est médecin du travail et qui lors d'une soirée nous expliquait comment cela fonctionnait dans nombre de grands groupes, dont le sien. D'abord, son salaire net est de 5000 euros net / mois, il travaille de 9h00 à 17h00, il consacre 30 minutes par salarié, il a droit à 7,5 semaines de congés, des RTT, il n'assure aucune garde et il n'a aucune clause lui interdisant d'exercer en dehors de son activité principale (ce qu'il fait puisqu'il consulte en homéopathie en privée pour compléter son salaire). Partant de ce constat, peut on s'appuyer sur la médecine du travail pour traiter des cas lourds de dépression, personnellement j'en doute

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