Image d'archives © TF1-LCIFraîchement diplômé d'un master d'histoire moderne, vous êtes incollable sur la crise iconoclaste dans les Pays-Bas espagnols au XVIe siècle. Seulement, vous vous demandez que faire de cet extraordinaire savoir, accumulé avec peine sur les bancs de la fac, pour gagner votre vie. Car avec 15% d'admis en moyenne aux épreuves du CAPES (Certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré), tous les diplômés littéraires et de sciences humaines ne peuvent prétendre à une carrière dans l'enseignement, le principal débouché de ces formations. Restent les autres concours de la fonction publique. Les lettrés les réussissent très bien, mais faute de postes, ils doivent souvent se rabattre sur les concours de catégorie B ou C, alors que leur cursus permet en théorie de candidater aux épreuves de cadre A, ouverts à tous les licenciés. Quant aux emplois du privé, rares sont les diplômés de philosophie ou de sociologie qui ont le reflexe d'y postuler, tant les sociétés du CAC 40 ont pris l'habitude de recruter exclusivement leurs cadres dans les mêmes viviers: les grandes écoles d'ingénieurs ou de commerce.
Les littéraires auraient pourtant tort de bouder le monde de l'entreprise. Dans un souci de diversifier les profils de leurs collaborateurs, les sociétés françaises commencent à bousculer leurs habitudes de recrutement en lorgnant de plus en plus du coté des UFR de lettres et sciences humaines. Pour faciliter ce rapprochement entre la fac et l'entreprise, le Conservatoire national des arts et métiers, en partenariat avec Science po, a mis au point le dispositif ELSA (Etudiants de Lettres et de Sciences humaines en Alternance). L'origine du projet part d'un constat simple : 13% des titulaires d'un master de recherche sont toujours au chômage trois ans après la fin de leurs études en lettres ou en sciences humaines et parmi ceux qui ont un emploi, moins de la moitié d'entre eux acquière le statut cadre d'après le Céreq (Centre d'études et de recherches sur les qualifications). Les littéraires, même surdiplômés, ont du mal à s'insérer dans le monde du travail à la hauteur de leurs aspirations. Pour les initiateurs du projet ELSA, il faut donc élargir leurs débouchés "naturels" vers l'entreprise.
Des têtes bien faites
"Les diplômés littéraires doivent souvent passer par plusieurs années de précarité avant de d'accéder à un poste qui correspond à leur niveau d'étude", confirme Vincent Merle qui pilote le dispositif. ELSA cible les étudiants qui tournent le dos à la recherche ou à l'enseignement, après quatre ou cinq ans d'études, faute d'envie ou de perspectives d'emplois: "Cet état de fait est dû à un déficit dans l'orientation des étudiants. Beaucoup ne sont pas très sûrs de ce qu'ils veulent faire après le Bac. Faute d'idées précises, ils préfèrent se former intellectuellement dans une discipline universitaire. Nombreux sont ceux qui arrivent ensuite en license ou en master et découvrent qu'ils ne sont pas faits pour l'enseignement. Ils se tournent donc vers le monde de l'entreprise, mais en France, leurs compétences ne sont pas encore très bien reconnues dans le secteur privé." Pourtant les étudiants littéraires possèdent des qualités très prisées en entreprise où leur aisance rédactionnelle et leur esprit de synthèse sont reconnus.
Renault et Air France font appel à ELSA, en grande partie pour enrichir les profils de leurs contingents de cadres. Le regard neuf qu'apportent aux sociétés les têtes bien faites de ces universitaires est déjà une plus-value en soi. Toutefois, impossible pour l'heure, du moins en France, de mettre un spécialiste de rhétorique latine sur un poste de gestion des ressources humaines sans passer par un programme de mise à niveau. C'est pourquoi, les entreprises qui font appel à ElSA recrutent d'abord sous contrat de professionnalisation ou d'apprentissage, d'une durée d'un à deux ans, comprenant un panel de formations spécialement adapté au poste et à l'étudiant.
Réduire le fossé entre université et entreprise
" Ce sas, entre l'université et l'entreprise, c'est le petit plus qui fait que ça fonctionne ", affirme Bernard Deforge qui dirige l'opération Phénix, un dispositif qui s'est également donné comme mission de redorer le blason des littéraires. Le Medef, certaines universités et dix grandes entreprises (Axa, PricewaterhouseCoopers, Coca-Cola, Société Générale, Thales....) participent au projet. Recrutés directement après un master, dans l'une des facultés partenaires (La Sorbonne, Paris 7 Denis Diderot, Marne la Vallée, et Cergy Pontoise), les étudiants commencent une formation de trois mois avant d'être embauchés : "Ils sont parfaitement employables avec leurs formations d'origine plus une formation spécifique d'inititiation au monde de l'économie. Il faut que les entreprises se disent enfin qu'il y a un potentiel formidable à développer chez les jeunes littéraires et diplômés de sciences humaines".
Pour Bernard Deforge, agrégé de lettres classiques, les problèmes d'insertion professionnelle des littéraires, viennent d'une incompréhension totale entre deux univers différents: "Le poids culturel des usages français a creusé progressivement un abîme entre le monde universitaire et l'entreprise. Dans notre pays, à partir du moment où vous étudiez des lettres, vous devez faire un métier de lettres. Alors qu'en Grande Bretagne, il paraît tout à fait normal qu'un spécialiste d'histoire de l'art devienne au final le grand patron d'une banque ". Pour autant, l'opération Phénix ne demande pas aux étudiants qu'elle sélectionne, de renier leurs origines littéraires. Bernard Deforge est contre la professionnalisation des filières dont ils sont issus : "On prend les gens comme ils sont. Un étudiant passionné de philosophie, si on lui dit que pour valider son année, il faut passer trois mois de stage dans une usine Michelin, il va certainement se demander ce qu'est ce monde de fous. Il faut que la décision de s'orienter en entreprise soit un choix".
Recherche un littéraire pour devenir amiral
"Alors que j'hésitais entre poursuivre mes études ou multiplier les stages, la découverte du programme Phénix a tout changé. Aujourd'hui, auditeur chez PricewaterhouseCoopers, ma formation m'aide au quotidien. Notre capacité d'analyse, notre esprit de synthèse mais aussi notre regard différent, sont notre valeur ajoutée ", témoigne Thibault Saguez, titulaire d'un master d'histoire, après avoir été recruté dans le cadre de l'opération Phénix.
Même la Marine nationale est touchée par la vogue des littéraires, puisqu'elle passe par des dispositifs comme Elsa ou Phénix pour recruter ces profils, désireux de troquer leurs livres d'histoire pour le lustre d'un uniforme d'officier: "Nous sommes convaincus que nous devons élargir notre vivier de recrutements au-delà de l'Ecole navale, des écoles de commerce ou d'ingénieurs. Avec l'opération Phénix, la Marine nationale souhaite accélérer ses recrutements de littéraires et de diplômés de sciences humaines", confirme sur le site de l'opération, Marc-Antoine de Saint-Germain, capitaine de frégate.
Le débouché miracle ?
Les projets comme l'opération Phénix ou ELSA commencent à faire leur chemin dans l'enseignement supérieur. La très sélecte faculté de Paris Dauphine a créée le master Humanities and Management pour ouvrir elle aussi, les portes de l'entreprise à ses littéraires.
Si ces initiatives offrent quelques perspectives d'emplois, ces chemins de traverse vers l'entreprise ou l'armée ne sont pas encore des débouchés miracles pour les forts en thème. Depuis 2007, l'opération Phénix a permis à 70 étudiants de trouver un emploi. Une goutte d'eau sucrée dans la mer : cette année, 450.000 universitaires se sont inscrits dans les filières des Humanités et des Sciences sociales.
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