Léotard, enquêteur sous influence ?

Par Léonard VINCENT , le 14 novembre 2000 à 00h00

Alors que l’Assemblée nationale a enfin décidé la création d’une commission d’enquête sur le rôle de la France dans la chute de Srebrenica, la nomination à sa tête de François Léotard a provoqué un vent de révolte chez les défenseurs des droits de l’Homme. Médecins sans frontières et la Fédération Internationale des droits de l’Homme ont expliqué à tf1.fr pourquoi l’ex-ministre de la Défense ...

Léotard, enquêteur sous influence ? © INTERNE


Les civils de Srebrenica
chargés à bord d'autobus - DR
Le goudron de la route est brûlant, c'est le 11 juillet 1995, Ratko Mladic en bras de chemise s'avance vers la foule des civils de Srebrenica. "Gardez votre calme, lance-t-il d'une voix forte. Ceux qui veulent partir le pourront. Ceux qui veulent rester seront bien traités". Dans quelques heures va commencer le plus épouvantable massacre raciste que l'Europe ait connu depuis 1945. Ratko Mladic en réalité vient de certifier à ses soldats qu'ils tiennent "leur revanche sur les Turcs". Aujourd'hui, 7.574 bosniaques musulmans de Srebrenica sont encore portés disparus et présumés morts. Il arrive encore que, dans la région, au détour d'un champs ou d'un talus, on découvre en retournant la terre des ossements, des lambeaux de vêtements, de vieux papiers d'identité portant des prénoms musulmans.

L'Assemblée accouche d'une commission contestable

A l'époque, le commandant des forces de maintien de la paix de l'ONU était français, il se nommait Bernard Janvier. La France était l'une des nations les plus engagées dans le conflit bosniaque, sous la bannière des Nations-Unies. Plusieurs fois des députés français ont tenté de mettre sur pied une commission d'enquête parlementaire, à l'image de celles qui ont été créées pour le génocide rwandais ou la guerre du Kosovo. Mais jamais une telle initiative n'était allée à son terme... Jusqu'au 10 novembre dernier, où la Commission des Affaires étrangères a chargé François Léotard (UDF) du "soin de préparer, en collaboration avec un député de la majorité, membre de la Commission de la Défense, un rapport d'information sur les événements de Srebrenica".

Une nomination qui paraît pour le moins étrange, pour ne pas dire scandaleuse, aux ONG qui, depuis 1995, luttent pour que la lumière soit faite sur la tragédie. Ainsi l'organisation Médecins sans frontières est-elle très vite montée au créneau, exhortant dans un courrier les députés français à "préserver la dignité d'un tel débat et la crédibilité du contrôle parlementaire" sur un sujet aussi délicat. Un ex-ministre de la Défense qui a "mis en place et géré entre 1993 et 1995 le dispositif militaire en Bosnie", à la fois "juge et partie", ne pourrait pas, selon MSF, diriger une enquête présentant "les garanties de pluralisme et de transparence requises".

Révolte chez les militants des Droits de l'Homme

Joint par téléphone lundi après-midi par tf1.fr, Desanta Raspopovic, secrétaire général de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme, approuve la révolte de MSF. "Au moment où le parti de Radovan Karadzic est en passe de retrouver le pouvoir en Republika Sprska, nous a-t-elle déclaré, la nomination de François Léotard est bizarre. Elle n'est ni claire, ni normale, ni logique. On pourrait croire qu'il y a une volonté de freiner un indispensable travail d'enquête." Et d'ajouter, comme MSF, que "d'autres personnalités auraient pu légitimement être désignées. De plus, M. Léotard aurait pu lui-même lutter pour que toute la lumière soit faite sur la chute de Srebrenica, de manière à rendre sa nomination crédible."


Casques bleus néerlandais
à Srebrenica - DR
Contacté par tf1.fr, Cécile Guthmann, responsable de la communication de MSF, s'insurge elle aussi contre "une volonté claire d'étouffement des responsabilités françaises dans un enterrement de première classe." Si les arguments de l'ONG n'étaient pas écoutés, MSF se réserve d'ailleurs le droit de poser "chaque fois qu'il sera possible, des questions, concernant le rôle de la France dans la chute de l'enclave de Srebrenica." Des questions hautement toxiques, à en croire la liste qui est parvenue sur les bureaux du Palais Bourbon, lundi.

Dans un document intitulé "Demandes pour une commission d'enquête parlementaire sur Srebrenica" dont tf1.fr a obtenu une copie, MSF égrène, entre autres, de terribles interrogations sur le ministère de François Léotard de 1993 à 1995, puis de Charles Millon, à partir de mai 1995 : "La France a-t-elle eu connaissance du fait que l'armée bosno-serbe s'apprêtait à attaquer Srebrenica ? (...) Pourquoi le général Janvier n'a-t-il pas autorisé les frappes aériennes de l'OTAN sur Srebrenica, alors qu'il n'y avait aucun obstacle légal à l'usage de la force, (...) que le bataillon néerlandais présent au sol (…) en avait fait la demande à de multiples reprises", et que "des frappes aériennes avaient été lancées à plusieurs reprises en 1994, pour défendre les zones de sécurité de Gorazde et Bihac ?". Et surtout cette question, qui sonne comme une grave menace : "La France a-t-elle autorisé en juin 1995, en marge des Nations-Unies, un marché non-autorisé consistant en la libération des Casques bleus pris en otage (par les Serbes, ndlr), contre l'arrêt définitif des frappes aériennes ?"

La Commission de la Défense doit encore se prononcer

La décision du Bureau de la Commission des Affaires étrangères stipule que François Léotard doit être assisté d'un membre de la majorité gouvernementale, siégeant à la Commission de la Défense. Celle-ci doit se réunir mercredi matin, pour désigner l'un des siens. Lequel devra assumer, bon gré mal gré, une mission déjà empoisonnée.

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Par Léonard VINCENT le 14 novembre 2000 à 00:00
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