© INTERNE28 novembre 1972 : Buffet et Bontems sont exécutés à la prison d’arrêt de la Santé. Sur leurs nuques la guillotine a glissé. Un an auparavant, emprisonnés à perpétuité pour vol qualifié, les deux individus avaient pris en otage un gardien et une infirmière, réclamant leur libération. Lors de l’assaut donné par les forces de l’ordre, Buffet égorge les deux otages. Les deux sont condamnés à mort, pourtant un seul a tué. Les jurés ne feront pas de distinction entre l’assassin et le complice. Le plaidoyer de leur avocat, Robert Badinter, n’y aura rien fait.
"Je savais à présent que la justice pouvait tuer. Je l’avais vu à l’œuvre. j’avais été incapable de l’empêcher. Cette pensée-là, j’en étais comme possédé. (…) Dorénavant, aussi longtemps que la peine de mort ne serait pas abolie en France, je la combattrais de toutes mes forces. Jusque-là, j’avais été un partisan de l’abolition. Dorénavant, j’étais un adversaire irréductible de la peine de mort. J’étais passé de la conviction intellectuelle à la passion militante ". Cette affaire fut le point de départ d’un long combat. Le combat d’un homme, d’un convaincu. Un homme, affublé d’un destin, qui ne retrouvera sa sérénité intérieure que dix ans plus tard, un après-midi de septembre : le 30 septembre 1981, exactement, lorsque fut définitivement abolie cette pratique moyenâgeuse, par un texte de loi.
Le rocher de Sisyphe
Dans l’Abolition, l’avocat de renom narre année après année, tel un récit haletant, sa bataille contre ce qu’il nomme " son rocher de Sisyphe ". Un combat dans les cours d’assises d’abord, pour défendre des hommes condamnés à mort. Badinter entraîne son lecteur au cœur de cet univers judiciaire. Procès affaire procès, il l’initie aux difficiles tactiques de persuasion des jurés. Le rendant témoin de ses plaidoiries qui les unes après les autres, à force d’y mettre tout son talent et toute son âme, l’épuisaient toujours un peu plus.
Un combat contre l’opinion publique ensuite. Jusqu’au vote de la loi celle-ci restera majoritairement favorable à cette pratique. Celui qui fut l’avocat de Thierry Henry ( à qui il évitât la guillotine), nous rappelle la haine populaire qui existait à l’encontre de ces criminels. Une haine dont il subissait directement les conséquences. A plusieurs reprises, il fut menacé d’être à son tour tué. Ses enfants ont du être mis " au vert ". Ses jeunes enfants qui lui demandait en rentrant de l’école : " C’est vrai papa, que tu aimes bien les assassins d’enfants ? ". Et pourtant, celui qui deviendra président du Conseil Constitutionnel par la suite, avaient des arguments : la France était le dernier pays d’Europe à recourir à la peine de mort. L’exemple des pays voisins montrait que l’abolition de la peine de mort n’avait pas entraîné d’augmentation de la criminalité…
Son combat sera également politique, puisque seul la volonté d’un Président de la république et le vote des parlementaires pouvaient définitivement abolir cette pratique. Il revient sur ses espoirs déchus pendant les règnes de Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, pourtant tous deux hostiles à la peine de mort. Il faudra attendre l’avènement de Mitterrand, abolitionniste convaincu, et sa nomination au ministère de la Justice, pour que Badinter puisse enfin poser les gants. Il était temps. Après l’affaire Garceau, ( récidiviste, cet ouvrier avait étranglé une adolescente dans un bois), à qui il avait sauvé la tête in extremis en mars 1980, il déclarait à sa femme, Elisabeth : " Ou Mitterrand sera élu et la peine de mort sera abolie, ou il sera battu et je claquerai du cœur à l’audience ".
Un livre remarquable, qui fait réfléchir, au moment où en France viennent de se dérouler le procès d'un prêtre pédophile et celui des frères Jourdains. Des procès qui ont tenu en émoi l'opinion publique. Un livre qui sort également au moment où les deux candidats à l'investiture de la Maison Blanche se sont prononcés pour le maintien de la peine de mort. Si cette dernière a perdu une bataille en France, la guerre continue dans le reste du monde.
L’Abolition, Robert Badinter, Editions Fayard, 134 F, 315 p.
??
Retour MYTF1
Chargement en cours...





