Dumas nie, plaidoirie réussie

Par Philippe MATHON , le 25 janvier 2001 à 16h13 , mis à jour le 24 janvier 2001 à 17h19

Eloquence, humour, solennité : profitant d'un dossier d'accusation très maigre, l'avocat de profession a été son meilleur défenseur, mercredi, devant le tribunal correctionnel de Paris.

Roland Dumas. © INTERNE

C'était un one-man-show flamboyant. Tantôt maître d'école distribuant les bons points, tantôt diplomate de haut vol, déclamant la Bible, Roland Dumas a irradié de tout son talent la salle d'audience du tribunal correctionnel de Paris. Un spectacle facilité il est vrai par le famélique dossier d'accusation bâti par les juges à son encontre.

"La station debout vous dérange ?", demande la présidente du tribunal, Sophie Portier. "Nullement", répond fièrement l'ancien ministre qui s'appuie pourtant assez lourdement sur sa canne. Tel un professionnel de la chanson, il ajuste le pied du micro. C'est le début de deux heures et vingt minutes d'interrogatoires à bâtons rompus.

"Courir le risque d'un déshonneur à mon âge est une réalité insoutenable"

Interrogé immédiatement sur son idylle avec Christine Deviers-Joncour, Roland Dumas emprunte un ton solennel. "Madame le président, je tiens à dire que je parlerai avec le souci majeur de dire la vérité. C'est pour moi un crève-coeur de me trouver ici au terme d'une vie qui a commencé dans le

Pierre Mauroy, cité comme
témoin de moralité :
''En 1983, il fallait un ministre
des Affaires européennes
qui ait du talent ; la tâche était
extraordinairement difficile.
Dumas est devenu l’homme
de la situation.
C’est un ami politique,
un homme de conviction''.

malheur et s'est faite dans l'effort. Courir le risque d'un déshonneur à mon âge est une réalité insoutenable". Silence religieux dans la salle. Et l'homme se fait romantique, parle de "l'intimité qui s'est créée" entre Christine et lui, cette "relation profonde", "cet élan réciproque". La maîtresse délaissée baisse le regard.

Mais la présidente reprend la main et met un terme à ce discours un tant soit peu "fleur bleue". Plus prosaïque, elle souhaite savoir si Roland Dumas a contribué à la nomination de Loïk Le Floch-Prigent à la tête du groupe Elf. La réponse fuse : c'est "Non". Même réponse concernant le contrat de travail de son ancienne maîtresse et même réponse : "Je n'ai demandé à personne d'embaucher Mme Deviers-Joncour. Si j'avais voulu, je l'aurais demandé directement à Loïk Le Floch-Prigent. Mais je ne l'ai pas fait, ni oralement, ni par écrit".

"Vous savez, le Quai d'Orsay est une maison discrète..."

Les échanges avec la présidente Portier sont vifs, Roland Dumas ne se privant pas de lui couper la parole ("Vous permettez"), ou de la reprendre ("Je crois que vous avez oublié une phrase importante dans le dossier, madame le Président"). L'ancien ténor du barreau est à l'aise dans cette 17ème chambre. Ces même lieux où jadis il plaidait pour le Canard Enchaîné. Il dénonce même le travail des juges Joly et Vichnievsky, "des magistrats qui ont davantage travaillé à partir de lettres anonymes que dans le but de faire surgir la vérité". "Quarante-huit mois, continue-t-il, cela fait quarante-huit mois que je subis la pression médiatique !". Plus tard, il apostrophera le procureur sur le mandat d'arrêt international - visant Alfred Sirven - lancé "avec un an ou 18 mois de retard". "J'espère que les efforts pour le retrouver seront couronnés de succès, ironise-t-il, à l'heure où l'enquête semble piétiner pour remettre la main sur l'homme clé de l'affaire Elf.

Pour Roland Dumas, les choses sont claires : Mme Deviers-Joncour a réellement travaillé comme "émissaire" pour la compagnie pétrolière en lui apportant des dossiers au Quai d'Orsay. "Comme émissaire, mais pas celui de Le Floch-Prigent, mais plutôt de Sirven", dit-il. "Il ne semble pas que votre directeur de cabinet de l'époque, Monsieur Kessedjian, se soit aperçut qu'elle travaillait pour Elf. C'était une mission discrète…", plaisante-t-elle. La réponse de Roland Dumas est sur le même ton : "Vous savez, le Quai d'Orsay est une maison discrète"... L'ancien ministre fait ensuite un aveu difficile à croire aux yeux de certains. Il affirme avoir découvert tardivement les "deux structures" existantes chez Elf. "La première, traditionnelle; l'autre, périphérique : les deux devaient de compléter, mais en fait, elle se faisaient concurrence".

"On n'achète pas un ministre d'Etat avec des chaussures !"

Tous les éléments de l'accusation susceptibles de rendre coupable Dumas de recel d'abus de biens sociaux - c'est-à-dire bénéficiant en toute connaissance de cause des fonds versés par Elf à son amie - ont volé en éclats. Les bottines Berluti à 11.000 F? "Je les ai remboursées. Il est désobligeant de croire que l'on achète un ministre d'Etat avec des chaussures, même chères !"  Mme Deviers-

Tout de noir vêtu,
un jeune homme
assiste à l'audience.
Même nez, même yeux
et même menton
que Roland Dumas : c'est son fils.
''Naturellement, dit-il à tf1.fr,
c'est très dur d'assister aux débats.
Mais tout se passe
dans des conditions correctes.
Aujourd'hui, je suis
très fier de mon père''.

Joncour le ménage : "Je ne m'en souviens pas. Mais peut-être a-t-il payé Alfred Sirven". Lors de l'instruction, elle s'était précédemment déclarée certaine de n'avoir jamais revu cette somme. Même cas de figure pour le dessin "David et Goliath" acheté au nom de M. Dumas et payé par elle. "C'est le mien. C'est la seule œuvre contemporaine que je me sois jamais achetée. M. Dumas l'a négociée pour moi", dit-elle, tremblante. Quant aux invitations au restaurant, elle affirme avoir payé les notes des repas "professionnels". "Les autres, c'est souvent M. Dumas qui payait", dit-elle. Entre les deux, il y a parfois des regards complices. Roland Dumas glissera même de "Mme Deviers-Joncour" en début de procès à de plus tendres "Christine".

Le procès reprend lundi prochain. Le tribunal abordera alors les cas des statuettes grecques antiques offertes à Roland Dumas et payées avec de l'argent d'Elf, l'appartement de luxe acheté par Elf à Paris pour Christine Deviers-Joncour et les 60 millions de francs versés par Elf en Suisse en 1991 et 1992 sur ses comptes bancaires.

Par Philippe MATHON le 25 janvier 2001 à 16:13
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