Quand l'âge de baston supplante l'âge de raison

Par , le 01 février 2001 à 23h22 , mis à jour le 01 février 2001 à 07h19

Alors que les chiffres de la délinquance s'annoncent en très forte hausse pour l'année 2000, droite et gauche rivalisent d'idées ces derniers jours pour éradiquer le problème de l'insécurité et ainsi obtenir les faveurs de l'électorat. Pour mieux comprendre la violence des jeunes, tf1.fr a interrogé le Président du tribunal pour enfants de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, Jean-Pierre Rosenczweig.

vignette justice © INTERNE

-Tf1.fr : Les chiffres à paraître demain qui annoncent une augmentation de plus de 5% de la délinquance en 2000 par rapport à l'année précédente vous surprennent-ils ?

Non, mais ces chiffres doivent être détaillés. La principale leçon que j'en tire, au regard des quelques chiffres publiés, est que, s’agissant des mineurs, il n’y a eu aucune augmentation de la délinquance. Nous avons fait le même constat sur le terrain, chez nous, en Seine-Saint-Denis. Les chiffres fournis montrent en revanche une très forte augmentation ( + 20%) des fraudes liées à l’usage de la Carte Bleue…cela ne m’étonne pas. Ce qui m’étonne, c’est l’amalgame fait par les politiques entre ces fraudes et l’insécurité. Ce combat lancé par le Conseil de sécurité intérieure (CSI) contre l’escroquerie bancaire n’est que stratégie politique. Il n’a rien à voir avec le débat franco-français de l’insécurité au quotidien.

Tf1.fr : Que pensez-vous des autres mesures annoncées par le CSI qui prévoient notamment une augmentation des effectifs de police, ainsi que des propositions faites par l’opposition, mercredi, visant à renforcer la répression ?

A six semaines des élections, nous assistons actuellement à un jeu de rôle où chacun tient sa partition. Concernant les propositions de la droite, je les juge, pour certaines, complètement dingues. Ainsi de la volonté d’abaisser à 13 ans l’âge possible pour l'incarcération ou de pouvoir sanctionner pénalement dès 10 ans. Ils veulent également donner plus de pouvoir au maire et municipaliser les forces de police. Sur ce dernier aspect, la question mérite d’être débattue. Dans quelles limites doivent s’effectuer les transferts de pouvoirs? Si une mairie est tenue par le FN, que fait-on ?

Quant à l’annonce du renforcement des effectifs par Lionel Jospin, c’est une très bonne chose. Mais ce n’est que la prolongation d’un vaste programme gouvernemental adopté en 1997 et 1998 par deux Conseils de sécurité intérieure successifs. C’est à cette époque que les grandes orientations ont vraiment été prises en matière de lutte contre la délinquance, avec comme stratégie première pour les mineurs de ne plus jamais laisser passer un fait sans que le procureur ne soit au courant. Il a été prévu que ce programme soit développé en trois ans. Peut-on le faire en deux ans?

TF1.fr : En tant que Président du Tribunal pour enfants de Bobigny, vous êtes chaque jour confronté aux problèmes de la violence des jeunes. Quelle différence entre la violence d’aujourd’hui est celle d’il y a 20 ans ?

"Les chiffres de l'année 2000, publiés par l’Observatoire de la violence à l'école en Seine-Saint-Denis, montrent une stagnation des actes de violence au sein des Lycées, contre une augmentation de 27% au primaire ! "

Il y a 20 ans, il y avait très peu de violence. Dans le sens où la délinquance se faisait contre les biens et c’est tout. Aujourd’hui, nous devons faire face à une délinquance dite d’agression. Ainsi, pour ne prendre que cet exemple, un jeune délinquant ne va pas hésiter à jeter par terre une personne pour lui piquer son vélo. Les chiffres récents montrent aussi une augmentation de la violence chez les filles. Par ailleurs, les délinquants sont de plus en plus jeunes. Les chiffres de l'année 2000, publiés par l’Observatoire de la violence à l'école en Seine-Saint-Denis, montrent une stagnation des actes de violence au sein des Lycées, contre une augmentation de 27% au primaire !
 
Maintenant il s’agit de comprendre le pourquoi de ce rajeunissement. Je pense que c'est dû au fait que les cellules familiales sont aujourd’hui beaucoup plus fragiles que par le passé. Trop d’enfants se retrouvent très jeunes orphelins de père, donc sans autorité parentale. Il y a 30 ans, on ne divorçait pas pour assurer l’éducation des enfants du ménage, leur apprendre les codes sociaux. Depuis 1968, c'est la liberté. Mais selon moi, dans une société laïque et républicaine, le mot "liberté" rime avec "responsabilité". A ce phénomène de déficit d'autorité, il faut ajouter le fait que la sortie de crise économique ne profite pas à tout le monde. De nombreux jeunes dont les familles sont en difficulté sont mal à l'aise de ce fait et le font savoir par la violence.

TF1.fr : Selon vous que faut-il faire pour stopper cette violence ?

Le programme de 1998 est remarquable. Globalement la stratégie policière et judiciaire est bonne. En Seine-Saint-Denis, zone particulièrement difficile, on constate déjà une nette amélioration. Les faits présentés au Tribunal sont moins nombreux. En 2000 nous avons procédé à une centaine d’incarcération. En 1998, il y en avait eu plus de 200. Par ailleurs, la création récente des postes de "délégué procureur" montrent leur efficacité. Neuf fois sur dix, on ne revoit plus jamais le délinquant mineur qui s’est rendu une première fois au tribunal.

Ce qu'il faut en revanche développer, c'est le social. Ainsi la législation sur la famille n’a-t-elle pas encore été votée. Elle est essentielle pour clarifier les relations parent-enfant, savoir qui est l’autorité de référence pour le juge. Il faut également renforcer les services sociaux et médicaux scolaires.

Par Alexandra Guillet le 01 février 2001 à 23:22
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