Roland Dumas va-t-il vaciller ?

Par Philippe MATHON , le 30 janvier 2001 à 07h00 , mis à jour le 29 janvier 2001 à 21h39

Après une semaine tranquille, l'ancien ministre s'explique cet après-midi au sujet des commissions (14 et 45 millions de francs) versées par Elf à Mme Deviers-Joncour. En a-t-il profité ? Hier, à l'audience, son ex-maîtresse a affirmé qu'il savait parfaitement que l'appartement de la rue de Lille, financé par Elf, lui était destiné en échange de la nomination de Le Floch-Prigent chez Elf.

Roland Dumas. © INTERNE

Cet après-midi, Roland Dumas va s'expliquer. La partie risque d'être difficile pour l'ancien avocat. Car lundi, durant l'audience, Christine Deviers-Joncour a manié le show et l'effroi.

Le show, c'est Christine-la-gaffeuse. Poussée dans ses derniers retranchements par la présidente du tribunal, Sophie Portier, l'ancienne maîtresse du ministre des affaires étrangères lâche un malheureux : "Mais j'avais mes salaires fictifs ! Euh... qu'on dit fictifs". "Ah", s'exclame la présidente, comme si elle voulait indiquer qu'elle avait visé juste.

Explications confuses

Plus tard, encore, lorsque l'on cherche à savoir son rôle exact dans la réalisation du contrat des frégates avec Taïwan, la "Putain de la République" lance, faussement ingénue : "Je ne voudrais pas que l'on me donne trop d'importance. Ce n'est pas moi qui ai obtenu la levée du veto sur les frégates". Puis elle dit, quelques secondes après : "J'ai fait un travail d'information. Si cette affaire s'est faite, c'est grâce à moi ! J'ai mis le nez de Roland sur ce dossier durant des mois". Comprenne qui pourra.

Mais l'essentiel de la quatrième journée d'audience est consacré aux faramineuses commissions versées par Elf à Christine Deviers-Joncour. Deux versements de 14 et 45 millions. Si l'on retire les 13,5 millions reversés à son ancien amant Gilbert Miara, elle a donc conservé 47 millions. "Si l'on calcule ce qu'elle a consommé, on enlève 17 millions pour l'appartement de la rue de Lille. Il en reste 30. Elle a restitué 20 millions. Elle a donc consommé 10 millions entre 1992 et 1997, ce qui donne une idée de son train de vie" ironise la présidente. "Un train de vie tout à fait… euh, conséquent" ajoute-t-elle. "Mme la présidente, il faudrait tout de même retrancher également les frais de notaire et les charges de l'appartement", ergote Me Bottai, l'avocate de la prévenue.

"Dis-lui qu'il y aura une clé en or pour vos amours"

La présidente du tribunal cherche ensuite à connaître le degré d'implication de Roland Dumas par rapport à ce somptueux (320 mètres carrés) appartement de 17 millions de francs, situé dans les beaux quartiers parisiens. Christine Deviers-Joncour se lève se lève. Pour confirmer point par point ce qu'elle avait affirmé à l'instruction. "Oui", Roland Dumas était au courant de la promesse formulée par Sirven : l'appartement pour le ministre en échange de la nomination de Loïk Le Floch-Prigent à la présidence d'Elf, en 1989. "Il faut continuer ton travail auprès de Dumas, et dis-lui qu'il y aura une clé en or pour vos amours", aurait lancé à l'époque Alfred Sirven. Informé par sa maîtresse, Roland Dumas aurait "souri". "On n'en a jamais reparlé", raconte-t-elle. La présidente du tribunal, Sophie Portier, insiste : "Monsieur Dumas savait-il comment l'appartement était financé ?" La réponse fuse, aussi brève que capitale : "Oui".


La "Putain de la République" va même plus loin : évoquant l'année 1991, elle lance devant une foule médusée : "Il y avait une pression énorme de Sirven, sur les frégates. Excédé, Dumas m'a dit : au lieu de m'embêter, occupe-toi de la clé en or". Dumas suggérant à sa maîtresse de ne pas oublier le "cadeau" qui lui est destiné ? On a du mal comprendre... car Christine Deviers-Joncour tempère aussitôt ses accusations : "Il était fatigué. En me lançant ça, il n'y croyait pas et pensait simplement se débarrasser de nous", dit-elle. Avant de rajouter : "Il ne se passait pas une semaine sans que je voie Roland Dumas. Mais il n'y a pas vécu".

La DST au service de Dumas ?

Ouf ! L'honneur est (presque) sauf pour Dumas. Mais, sentant la situation lui échapper, son défenseur, le bâtonnier Jean-René Farthouat a immédiatement allumé un contre-feux, préférant se situer sur un autre plan. Pour lui, c'est sûr, son client "était étranger à l'acquisition de l'appartement" de la rue de Lille, pour lequel il est poursuivi de recel d'abus de biens sociaux. Problème : pour la première fois depuis le procès, les accusations ont porté. Roland Dumas répondra cet après-midi, ainsi que Loïk Le Floch-Prigent et l'ancien patron de la DST, Jacques Fournet. La DST, qui aurait averti à l'époque Roland Dumas de l'imminence d'une action policière dans cette affaire…

Par Philippe MATHON le 30 janvier 2001 à 07:00
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