© INTERNEAu bout du compte, beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Ce matin, jeudi, à 7h15, France-Culture a bel et bien diffusé l'interview de Jean-Marc Rouillan, l'ancien leader du groupe Action Directe, incarcéré depuis quatorze ans pour plusieurs attentats et assassinats, notamment celui de Georges Besse en 1986, alors PDG de Renault. Mais le couperet est passé près.
Prévu à la diffusion pour mercredi matin, le sujet avait été suspendu au dernier moment par Laure Adler, la directrice de la station, inquiète des réactions qu'il pouvait susciter. Preuve de cette émotion : mercredi, le ministère de la Justice a ordonné une enquête administrative interne pour déterminer comment la station a pu réaliser l'interview du détenu Rouillan.
"Réactions" scandalisées
Retour en arrière. Jeudi dernier, Antoine Mercier, journaliste à France-Culture, interroge par téléphone Jean-Marc Rouillan, emprisonné depuis le 19 février à la centrale d'Arles (Bouches-du-Rhône). Scoop journalistique. Annoncée mardi soir sur la chaîne télévisée LCI, la diffusion partielle de ce sujet provoque les "réactions" scandalisées de Dominique-Henri Matagrin, président de l'Association professionnelle des magistrats (APM), étiquetée à droite et minoritaire parmi les avocats.
Contacté hier par tf1.fr, Dominique-Henri Matagrin maintient ses déclarations : "Je trouve scandaleux et provocant qu'un des terroristes les plus dangereux de France, qui a du sang sur les mains, puisse parler aux médias. Un détenu est censé être privé de liberté, y compris celle de s'exprimer".
L'association "Ne laissons pas faire", qui milite pour que les membres d'Action Directe bénéficient de meilleures conditions de détention, juge "inadmissibles" les propos de Dominique-Henri Matagrin. "Nous sommes choqués par ces déclarations irresponsables", explique à tf1.fr Aïda Tabibian, membre de l'association. "A entendre M. Matagrin, un détenu, une fois derrière les barreaux, n'aurait plus jamais le droit de parler. C'est abominable". Le Syndicat de la magistrature, marqué à gauche, partage cette position. "On voudrait que les prisonniers soient coupés du monde extérieur, ce qui est en contradiction avec les déclarations récentes de la Chancellerie sur la réinsertion des détenus", estime Ullrich Schalchli, membre du Syndicat.
Flou juridique
Concrètement, que dit la loi sur l'utilisation du téléphone en prison ? Théoriquement, les détenus qui purgent leur peine ont le droit de téléphoner une fois tous les quinze jours. Ils doivent en faire la demande auprès de la direction de leur établissement d'incarcération et communiquer le numéro qu'il compte appeler. Les gardiens disposent ensuite d'une liste de correspondants autorisés pour chaque prisonnier.
Concernant le cas de Jean-Marc Rouillan, "il a appelé un proche qui était autorisé à recevoir son appel", explique à tf1.fr Jean-Jacques Pairraud, le directeur de la centrale d'Arles. Sauf que ce proche, Catherine Vieu-Charier, membre de la commission Justice du Parti communiste, s'était entendu précédemment avec le journaliste de France-Culture pour qu'il soit là quand Rouillan appelle. Interrogé par tf1.fr, Catherine Vieu-Charier affirme "ne rien regretter". "J'assume complètement, c'était préparé et j'estime que ce que j'ai fait ne constitue pas un délit".
Le directeur de la centrale reconnaît lui-même l'ambiguïté de la loi. "Si on me parle de délit, je ne vois pas bien comment le qualifier. Un détenu peut avoir un ami journaliste : il est alors difficile de dire où se termine la conversation amicale et où commence l'interview".
Un prisonnier hors-normes
Mais toute cette agitation sur la forme fait oublier l'essentiel : les propos de Jean-Marc Rouillan. L'homme, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité comme ses trois complices – sa femme Nathalie Ménigon, Georges Cipriani et Joëlle Aubron -, parle de ses sept premières années d'incarcération à Fresnes, à l'isolement le plus total. "Vous entrez dans un marais brumeux, sans limites, sans repères, et les jours passent. C'est un voyage intérieur, les murs de la cellule deviennent une autre peau, tout se mélange (…) C'est une torture, les gens ne peuvent pas comprendre, parfois on a envie de dormir et que ça s'arrête", dit-il d'une voix froide.
Jean-Marc Rouillan, qui avait fait une grève de la faim de 49 jours en décembre et janvier, ajoute : "Quelle que soit la détention dans laquelle je serai placé, je reste un détenu politique". Le pataquès médiatico-judiciaire de ces dernières heures aura montré qu'il est, à coup sûr, un détenu hors-normes.
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