 Dominique Tiberi, lundi, 1 heures - DR |
Il n'a même pas enlevé son duffel-coat. Dans le grand bureau de l'Hôtel de Ville, il est assis sur un coin de table, une cigarette à la main. Dominique Tiberi, fils du trublion de Paris, n'a rien à cacher ni rien à taire et hausse les épaules en souriant. "Séguin a donné Paris à la gauche, voilà tout". A 1H30 du matin, dans la nuit de dimanche à lundi, le vaste bureau de Jean Tiberi, chantourné d'ors et de tapisseries, bruisse encore des conversations lasses d'une poignée d'invités. Les fumées des cigarettes montent doucement vers les lambris. Une grande télévision diffuse en sourdine la nuit électorale de LCI, vers laquelle se tournent les regards des quelques femmes assises dans les larges fauteuils Louis XV.Jean Tiberi, yeux cernés et posture raide, se déplace lentement dans la pièce, au centre d'une ronde mobile et compacte de conseillers et de journalistes. De temps à autre, il ouvre la bouche. Aussitôt, les flashes des quelques photographes encore présents éclatent et les torches de cameramen blanchissent les visages. "Philippe Séguin porte la seule responsabilité de cette défaite stupide", martèle-t-il deux fois, trois fois, avant de honnir en vrac la "démagogie de la gauche", les futures "hausses d'impôts" et l'atteinte au "prestige international" de Paris. Amer et sévère, le fidèle Jean-François Probst, directeur général de la mairie, reste, malgré la cohue, sur les talons de son "ami le maire de Paris". Puis Jean Tiberi s'éclipse en force, son "messieurs bonne nuit" se fait entendre dans le brouhaha. Il sort par la grande porte, tout de même.
Ronde des fidèles
En bas, sur la place, derrière les voilages blancs, résonnent les coups de boutoir du concert donné en l'honneur de la victoire de la gauche. "Oh, mon Dieu, il y a au moins 150 personnes sur la place de l'Hôtel de Ville !", se moque ostensiblement Jean-François Probst en laissant retomber un rideau. Aux journalistes bloqués dans l'escalier par les agents de sécurité, il lance avec hauteur que "monsieur le Maire est parti se coucher."
 Jean-François Probst, à 2 heures - DR |
Comme pour en finir avec les propos officiels, il traîne sa petite horde jusqu'à la salle de presse, désertée. Sous le plafond splendide, quatre longues tables sont jonchées de téléphones, de cendriers débordants, de paquets de cigarettes vides, de piles de résultats gribouillés sur des feuilles de papier. Une dernière correspondante d'agence de presse tape son dernier article sur son portable, sous la dernière lampe allumée. Jean-François Probst et Dominique Tiberi tournoient, discutent, s'assoient le long des tréteaux et tiennent de longues discussions téléphoniques, au vu et au su de tous, comme pour mieux se rassurer. Le directeur général, devenu courtois après quelques verres de vin, s'efforce de résister aux mises en scène d'une équipe de télévision. Tous voudraient capter l'image d'une équipe défaite, traînant les pieds sous les arcades à fresques. Mais rien n'y fait. Derrière un des piliers, une femme brune — force maquillage et minijupe — susurre au fils du maire combien il est "dur" de vivre des défaites. "On veut toujours garder l'espoir", lui souffle-t-elle avec désolation. Lui acquiesce, tire sur une dernière cigarette et s'inquiète des oreilles qui traînent.Nuit câline
Des majordomes en blanc et noir glissent sur les somptueux parquets. Des bruits de vaisselle claquent dans les salles annexes. On savonne les sols. On déménage des téléviseurs. On enroule des centaines de mètres de câbles. Des patrouilles d'hommes en blaser bleu passent, les mains dans les poches, plus aussi électriques que deux heures auparavant, lorsqu'il s'agissait de tenir à distance les pique-assiette et les insolents. Il est près de 3 heures du matin. "Il y a une semaine à cette heure-ci, tout était gagnable", sourit Dominique Tiberi, assis, les bras sur les genoux, devant le panneau de résultats du Ve arrondissement.
 3 heures du matin : la fatigue - DR |
Mais tout le monde n'est pas encore parti. Dans le bureau de Jean-François Probst, à l'entresol, une quinzaine d'irreductibles veulent encore croire qu'il reste quelque chose à décrypter dans les propos fatigués du directeur général. Lui tend des verres de vin à tout le monde, rit bruyamment, lance des anecdotes à qui veut les entendre, répond difficilement, entre deux gorgées de vin et une tartelette, à un journaliste camerounais qui prend consciencieusement des notes. Même à 4 heures du matin, il vante encore les "actes courageux" de son patron, le bilan de son équipe, la "constance" des Tiberi et consorts dans le "sac de vipères" de la politique parisienne. Une femme se redresse. "Peut-être que nous pourrions aller chez Castel !" lance-t-elle à la cantonade. Personne ne relève.