Les gourous jugent Jospin

Par Philippe MATHON , le 12 avril 2001 à 20h01 , mis à jour le 11 avril 2001 à 20h20

Chahuté depuis plusieurs semaines lors de ses déplacements en province, Lionel Jospin peine à rebondir après des municipales difficiles. Radiographie d'un Premier ministre vraisemblablement candidat à la présidentielle en 2002 par deux spécialistes de la communication politique, Thierry Saussez et Franck Gintrand. (Papier mis en ligne le 11/04/2001).

Abbeville Lionel Jospin inondation somme © INTERNE

Avec eux, rien n'est laissé au hasard. Les petites phrases, les attitudes sur les plateaux de télévision : rien ne leur échappe. Mieux, ils en sont souvent les initiateurs. Tapis dans l'ombre, ils échafaudent patiemment des modes d'expression à l'adresse des hommes politiques qui en font la demande. Loués ou décriés, ils ne cessent d'influencer le cours de la vie politique hexagonale depuis une quarantaine d'année.

Deux d'entre eux, Thierry Saussez (Image et stratégie) et Franck Gintrand (Global Conseil), décryptent pour tf1.fr la méforme actuelle du Premier ministre, Lionel Jospin.

 

LE CONSTAT :

SAUSSEZ : Jospin se regarde trop. Il veut donner de lui une image trop cohérente, trop rationnelle et intellectuelle. Or, la politique, c'est aussi une discipline affective.

Il a remarquablement débuté ses prises de fonction à Matignon en 1997. Il s'appuyait alors sur un pack de ministres absolument remarquables qui n'hésitaient pas à monter au créneau. Il ne s'exposait pas trop face aux médias comme l'avait fait à tort Juppé quelques années plus tôt. Les Français ont plutôt confiance en lui, mais ils ne l'aiment pas. Avec Chirac, c'est exactement le contraire.

Ce qui a tout lézardé, c'est Bir Zeit (NDLR : 26 février 2000, Lionel Jospin avait été caillassé par des étudiants palestiniens lors d'un voyage en Cisjordanie). Cette mésaventure intervient à un moment où le gouvernement s'effrite, où les gens s'habituent à la croissance… Depuis, Lionel Jospin ne s'est pas rendu compte de la nécessité pour lui de se laisser aller, de prendre des risques en matière de communication, en gros de gagner quelques pourcentages d'affect.

Aujourd'hui, il ne communique pas assez et il communique mal. Il fait des confidences du bout des lèvres. Il souffre du syndrome des grands gestionnaires, style Balladur : tant qu'ils ont été considérés comme des Premier ministre rationnels, ils s'en sont très bien sortis. Mais au bout d'un moment, cette  pudeur à l'égard des gens est assimilée à du mépris. Les gens détestent cela et le font payer très cher.

GINTRAND : Aujourd'hui, on sent que Jospin hésite sur la stratégie à suivre. A une époque, il déclarait qu'il était trop tôt pour parler de sa candidature, maintenant il évoque la possibilité de ne pas se présenter, il fait un voyage à l'étranger pour gagner en hauteur et en dimension internationale et après il va sur le terrain (NDLR : auprès des sinistrés de la baie de Somme) : Jospin donne le sentiment qu'il veut faire comme Chirac. Toute la difficulté est de cumuler les deux fonctions : s'occuper de la vie quotidienne des Français ET en même temps prendre de la hauteur. Autrement dit : être un Premier ministre et un candidat à la présidentielle. En ce moment, il semble que les deux aient tendance à se télescoper.

D'autre part, sous prétexte que ses "poids lourds" (Aubry et Strauss-Kahn) ne sont plus au gouvernement, il a tendance à vouloir se substituer aux deux à la fois. Il n'anime plus. Il a à 99% les mains dans le cambouis. Ce n'est pas la bonne stratégie. S'il continue ainsi, il ne sera jamais pris pour un candidat à la présidentielle mais pour un ministre comme les autres. C'est voué à l'échec.

Nous assistons à un processus inévitable : à mesure que la présidentielle se rapproche, Jospin sera de moins en moins perçu comme un Premier ministre et de plus en plus comme le candidat du PS. Résultat : son image va être plus politique et moins consensuelle.

 

LES REMEDES :

SAUSSEZ : Jospin doit aller sur le terrain, mais pas à moitié. Il faut passer du temps avec les gens. On ne reste pas deux heures pour ensuite repartir en hélicoptère. De ça, les gens en ont marre.

Il faut impérativement que Jospin remanie son gouvernement qui est actuellement en plein sommeil.

D'autre part, il doit faire des efforts de proximité affective et donner un peu plus de sa personne, sinon, c'est terminé pour 2002 !

Enfin, il faut faire un effort vestimentaire : il est habillé en dépit du bon sens.

GINTRAND : On ne change pas une image en un an. Pas question aujourd'hui pour Jospin de passer pour un type sympa. Dans ce registre, la bataille face à Chirac serait perdue d'avance. Il doit être le plus naturel possible.

Jospin doit retrouver une posture qu'il a adoptée à une époque, qui consistait à mettre ses ministres en avant. Il doit être le chef de son gouvernement et non pas le premier de ses ministres. S'il continue à être le seul émetteur du gouvernement, il est mort.

Il doit moins s'exposer et jouer sur un atout que n'a pas Chirac : la capacité de s'entourer et de faire émerger des talents. Chirac est aujourd'hui isolé : les seuls hommes politiques d'envergure à droite sont soit plombés, soit contre lui.

 

2002 :

SAUSSEZ : Les Français adoreraient un Président sympa et en qui ils auraient confiance. Or, ni Jospin ni Chirac ne réunissent ces deux critères. C'est pourquoi ils sont à 50-50 dans les sondages. Tout se fera en fonction de l'état d'esprit du moment. Soit les Français auront besoin de se rassurer et ils accorderont une prime à la compétence pour Jospin. Soit ils souhaiteront un président perçu comme un grand frère, à l'américaine en quelque sorte, et ils pencheront pour Chirac.

GINTRAND : Une élection présidentielle, c'est une énorme publicité comparative : on gagne une élection en mettant avant tout en évidence les faiblesses de l'adversaire plutôt que ses propres mérites. A Jospin de relever les faiblesses cardinales de Chirac. C'est pour lui un vrai challenge : jamais un Premier ministre en exercice n'a été élu président de la République dans la foulée.

Par Philippe MATHON le 12 avril 2001 à 20:01
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