Affaire Menja : l'esclavage moderne en procès

Par Franck LEFEBVRE , le 05 juillet 2001 à 21h19 , mis à jour le 05 juillet 2001 à 21h41

Le procès d'un couple de Maurepas, poursuivi pour avoir employé Menja, une jeune Malgache, dans des conditions contraires à la dignité humaine, s'est déroulé le jeudi 5 juillet devant le tribunal correctionnel de Versailles. Le procureur a requis un an de prison avec sursis et 20.000 F d'amende. Le jugement sera rendu le 27 septembre.

affaire menja madame sissi © INTERNE

A quelle heure Menja se levait-elle chaque jour ? Quelles étaient les tâches qui lui étaient assignées ? Où dormait-elle ? C'est à une multitude de petits faits de ce type que l'accusation s'est attachée, le jeudi 5 juillet, devant la 5ème chambre du tribunal correctionnel de Versailles, pour essayer de déterminer les conditions exactes de travail de la jeune fille. Ses employeurs, Jean-Yves Gori, ingénieur, et sa femme Sylviana Rakotomavo, dite "Mme Sissi", qui fait partie d'une famille de riches industriels malgaches, poursuivis pour l'avoir employée deux années durant dans "des conditions de travail et d'hébergement inhumaines", affirment que Menja "participait à la vie de la famille". Le CCEM, qui a pris en charge la défense de Menja, parle d'esclavage.


"Mme Sissi" avec son avocat. Au second
plan, une voisine du couple appelée
à témoigner - DR
Alors, des horaires de sortie des enfants à la manière dont se déroulaient les repas, il faut tout décortiquer, pour traquer les faits qui pourraient démontrer l'existence d'une exploitation. Ce que s'emploie à faire l'accusation. Officiellement, selon un "contrat tacite" passé avec sa famille, Menja était jeune fille au pair (bien qu'en situation irrégulière) et devait percevoir, non un salaire, mais "de l'argent de poche". Aux questions qui lui sont posées, la jeune fille répond timidement, d'une voix à peine audible ; "Mme Sissi", au contraire, argumente, et lutte pied à pied.

"C'était pour son bien"

Pourquoi Menja dormait-elle à même le sol de la salle de bains ? "Elle devait être dans la chambre de Jonathan", affirme Mme Sissi. "C'est elle qui a choisi de changer ; je ne comprends pas pourquoi." Même incompréhension affichée pour son mari : "on s'est dit que, vu son âge, elle voulait plus d'intimité. Qu'elle avait peut-être un petit ami. Sachant que la salle de bains ferme à clé, qu'elle a une fenêtre…" Une histoire de petit ami fantôme reçu nuitamment dans la salle de bains qui a le don d'irriter le tribunal… Pourquoi Menja ne mangeait-elle pas avec le couple et ses enfants ? "Nous vivions en permanence sous le même toit, nous partagions tout avec elle", assure Jean-Yves Gori, "nous avions besoin de faire de ce repas un moment d'intimité". Des arguments qui peinent à expliquer le fait que Menja n'avait pas droit aux assiettes du couple et mangeait dans une écuelle… Et pourquoi avoir confisqué son passeport ?


Me Emmanuelle Hauser-Phelizon,
avocate de Menja - DR
Au fil de l'audience, l'assurance affichée tout d'abord par "Mme Sissi" se fissure. Face aux accusations, elle nie ; face aux faits, elle biaise ; mise enfin devant l'évidence, elle ne se souvient plus. Elle évoque des pressions qu'elle aurait subies de la part des gendarmes lors de sa déposition. Elle appelle Menja par son diminutif, comme pour marquer ce rapport d'intimité avec la jeune fille ramenée de Madagascar "pour son bien, pour échapper aux mauvaises fréquentations". Jean-Yves Gori tente même d'endosser le rôle de la victime en décrivant l'irruption "d'une quinzaine de gendarmes dans ma maison, devant mes enfants terrifiés", et en parlant de l'harmonie rompue de la famille. Mais la lecture des conclusions des médecins qui ont examiné Menja et qui décrivent, l'un les mains de la jeune fille rongées par les détergents, et l'autre son état de "stress post-traumatique", n'arrache pas au couple la moindre parole de regret.

Pour avoir réduit Menja à l'état de servitude, le couple risquait deux ans de prison et 500.000 francs d'amende. Mais jeudi soir, avant que le jugement soit mis en délibéré au 27 septembre, le procureur n'a requis contre les Gori qu'un an de prison avec sursis et 20.000 F d'amende. Menja, elle, a passé deux ans en enfer.

(Photo d'ouverture : "Mme Sissi" répond aux journalistes à la sortie de l'audience de jeudi - DR)

Par Franck LEFEBVRE le 05 juillet 2001 à 21:19
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