L'affaire des voyages en six actes

Par Philippe MATHON , le 11 juillet 2001 à 16h17 , mis à jour le 11 juillet 2001 à 16h28

De la découverte des billets aux bras de fer juridiques et judiciaires, retrouvez l'essentiel de l'affaire.

chirac claude jacques avions © INTERNE

Acte 1 : aux origines de "l'affaire"

Tout commence le 4 janvier 2001. Aux détours d'un dossier sur "La fortune des Chirac", l'Express détaille le goût prononcé du couple pour les destinations exotiques ou les week-ends de rêve. L'hebdomadaire retrouve notamment la trace d'un "week-end à New York en Concorde payé cash 120 000 francs", en juillet 1993. L'Elysée confirme l'existence de ce voyage mais dit ne pas se souvenir du mode de paiement. Selon le journal, "l'usage, à l'Hôtel de Ville pour les déplacements officiels, était (…) de régler par virement ou par chèque".

La France se remettant lentement des agapes du nouvel an, l'information passe inaperçue.

Elément qui aura toute son importance par la suite : l'homme à l'origine de la découverte des billets d'avion, Me Jean-Paul Baduel, demande une jonction de ce dossier avec certaines affaires de financement politique en Ile-de-France. Et notamment l'affaire des marchés publics présumés truqués de la région.

Acte 2 : les juges s'en mêlent

Après l'examen des pièces, les trois juges parisiens en charge de l'enquête sur les marchés d'Ile-de-France saisissent le parquet de Paris à la fin du mois de juin. Dans une ordonnance de soit-communiqué, Marc Brisset-Foucault, Armand Riberolles et Renaud van Ruymbeke sollicitent le procureur de la République, Jean-Pierre Dintilhac sur la voie juridique à suivre. Hypothèse de travail des juges : les fonds utilisés pour les voyages pourraient provenir des pots-de-vin issus des marchés de l'Ile-de-France. Au centre de leurs préoccupations, donc : Jacques Chirac peut-il être entendu comme témoin assisté ?

L'affaire est désormais suivie de près par les instances judiciaires, car on parle maintenant d'une vingtaine de voyages payés en liquide entre 1992 et 1995 par Jacques Chirac, alors maire de Paris, pour une valeur totale de 2,4 millions de francs. Le chef de l'Etat, mais également ses proches - son épouse Bernadette, sa fille Claude, son ancien directeur de cabinet à Matignon, Maurice Ulrich… - seraient au nombre des bénéficiaires.

Pour l'Elysée, "le chiffre avancé ne correspond en aucun cas aux prestations effectuées pour Jacques Chirac et semble constituer un amalgame totalement disparate". Loin des 2,4 millions, les proches du président situent autour d'un million de francs le montant des sommes dépensées. "Ces règlements provenaient de primes perçues par Jacques Chirac en sa qualité de ministre et de Premier ministre et d'argent personnel ou familial", affirme-t-on encore. L'usage des fonds secrets est couvert par le secret défense.

Acte 3 : le coup de semonce Dintilhac

Le 2 juillet, le parquet de Paris estime que le chef de l'Etat peut, en droit, être entendu comme témoin assisté. "Rien ne s'y oppose", écrit Jean-Pierre Dintilhac dans son rapport préliminaire. "Toutefois, précise-t-il, cette audition n'est pas, pour le moment, indispensable."

"Dans un premier temps", le procureur de la République "invite les juges à entendre, en qualité de témoins, les autres personnes concernées ainsi qu'à procéder à des investigations susceptibles de permettre de déterminer l'origine des fonds avec lesquels ont été effectués ces paiements en espèces". L'étau se resserre autour de Bernadette et Claude Chirac.

Acte 4 : la mise au point de Nadal

Conformément aux textes, le rapport Dintilhac parvient sur le bureau de son supérieur hiérarchique, le procureur général près la cour d'appel de Paris, Jean-Louis Nadal. Lequel juge le rapport "contestable". "En l'absence de décision de la Cour de cassation, l'argumentation soutenue me semble en contradiction avec le statut pénal du président de la République et avec le régime juridique applicable au témoin assisté", indique-t-il le 9 juillet dans un communiqué.

Originalité du système, le procureur Dintilhac, qui doit maintenant prendre ses réquisitions, n'est pas tenu de suivre l'avis de son supérieur.

Acte 5 : Dintilhac droit dans ses bottes

Contre vents et marées, Jean-Pierre Dintilhac persiste : dans ses réquisitions définitives transmises le 10 juillet aux juges Brisset-Foucault, Riberolles et van Ruymbeke, il maintient qu'il est juridiquement possible pour des juges d'entendre le chef de l'Etat comme témoin assisté dans l'affaire de ses voyages payés en liquide. "Par réquisitions remises ce jour, je viens de faire connaître aux juges d'instruction, qui m'avaient saisi le 22 juin dernier de la question de l'audition du président de la République en qualité de témoin assisté, qu'ils étaient compétents pour procéder à cette audition", écrit-il.

La balle est maintenant dans le camp des juges. Soit ils ignorent la décision du procureur et poursuivent leur instruction, soit ils prennent une ordonnance "de compétence" pour entendre le témoin Chirac, soit ils prennent une ordonnance pour dire qu'ils ne sont pas compétents.

Acte 6 : une partie de l'Elysée devant les juges

Le 11 juillet, l'enquête connaît une brusque accélération. La garde rapprochée du président de la République est convoquée par les juges. Claude Chirac, la fille du chef de l'Etat, est entendue durant une heure et demie par les juges, principalement sur deux voyages, un à New York et un autre au Kenya. Pour le premier, réunissant Jacques Chirac, son garde du corps et elle-même, elle aurait affirmé que ce voyage était "professionnel". Pour le second, elle aurait assuré n'y être jamais allée.

La veille, le sénateur (RPR) Maurice Ulrich, l'un des plus proches conseillers du président, Annie Lhéritier, actuel chef de cabinet du président, Marianne Legendre, chef du secrétariat particulier et Brigitte Monnerat, collaboratrice de Maurice Ulrich étaient entendus par les policiers de la brigade financière de Paris. Mme Lhéritier et Mme Legendre étaient également des collaboratrices de Jacques Chirac du temps où celui-ci était maire de Paris.

Aucune des personnes interrogées n'a été mise en examen. Les auditions devraient se poursuivre dans les tout prochains jours dans le cadre de ce dossier. Selon certaines sources, Bernadette Chirac pourrait être entendue le 18 juillet.

(Photo AFP : Jacques et Claude Chirac au Printemps de Bourges, le 27 avril 1995)

Par Philippe MATHON le 11 juillet 2001 à 16:17
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