© INTERNEtf1.fr : Qui dit abolition de la peine de mort dit aussi fin d'un métier : celui de bourreau. Vous venez de publier un livre sur la vie d'Anatole Deibler (1863-1939), fils et petit-fils de bourreau. En France, du temps de la guillotine ne devenait pas bourreau qui voulait ?
Gérard A. Jaeger :
Dès le Moyen-Age, la cooptation familiale était la règle. On se transmettait la charge de père en fils, les descendances se voyaient imposer leur destin. Dès lors, les lignées de bourreaux n'étaient pas rares et pouvaient s'étendre sur cinq ou six générations. Avant 1870, chaque département comptait son bourreau et ses aides. A cette époque, plusieurs membres de la famille avaien en même temps le pouvoir d'exercer la tâche et l'on ne savait jamais lequel allait procéder à l'exécution du jour. C'était une manière de cacher une fonction peu connue et de préserver l'anonymat. A partir de 1870, la situation est différente, il n'y a plus qu'un seul bourreau pour la France et la Corse. Dès lors, il devient quasiment impossible de s'immiscer dans le "clan" des bourreaux. Ainsi, quand Anatole Deibler, fils et petit-fils de bourreau, est mort en 1939, il n'avait pas de successeur direct, mais la dynastie s'est quand même perpétuée avec son beau-frère puis son neveu. Après, il y a eu l'abolition.
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Tf1.fr : De quelle manière définiriez-vous les liens qu'entretenaient l'Etat ou la société avec le bourreau ?
Gérard A. Jaeger : Avant la révolution, aucun texte légal ne définissait les attributions du bourreau. A la fin du XVIIIème, l'administration, qui ne voulait pas en faire un fonctionnaire, en fera un agent contractuel de l'Etat ne percevant pas de salaires mais des gages. Qui plus est, l'administration n'emploiera jamais le terme de "bourreau" dans les actes officiels ; ce terme porte malheur. On l'appelle : "l'exécuteur des hautes œuvres" de l'Etat. Il n'empêche, en tant que rouage indispensable du système judiciaire, le bourreau et son travail étaient respectés.
Pour l'opinion, les relations avec cet homme sont un mélange d'attirance et de répulsion. La position sociale très particulière du bourreau, qui avait reçu la suprême autorisation de tuer au nom du peuple souverain, s'apparentait à celle du sorcier dans les sociétés primitives. Doté de pouvoirs exorbitants, hors du commun des hommes, il personnifiait à la fois le bien et le mal, le point limite où la société bascule. En clair, on le tolérait, on le respectait, mais on ne frayait pas avec lui. Et puis, en France comme ailleurs en Europe, la superstition était grande au pied de l'échafaud. Si la populace venait en masse aux abords des lieux de condamnations, ce n'était pas par esprit de vengeance ou pour éprouver quelques sensations fortes : à cette époque on se précipitait aux exécutions pour exorciser la peur du crime, de la violence et de la mort. Les vêtements du condamné étaient dépecés et vendus à l'encan. Mélange de tradition chrétienne et païenne, on allait tremper un morceau de mouchoir ou de tissu dans le sang du décapité, on s'immunisait contre le mal.
Tf1.fr : Entre attirance et crainte, les bourreaux étaient respectés, jusqu'à ce que les abolitionnistes les prennent pour cible ?
Gérard A. Jaeger : Dès la fin du XIXème et surtout au début du XXème, les abolitionnistes vont attaquer le bourreau comme symbole. Leur raisonnement se résume en une équation simple : plus de bourreau = plus d'exécution. Pour abolir la peine de mort, il est le rouage judiciaire à éliminer. Et comme à partir de 1870 il n'y a plus qu'un seul bourreau pour toute la France, l'élimination est plus facilement réalisable. C'est ainsi, par exemple, qu'en 1892, Louis Deibler sera menacé d'enlèvement. Faute d'arriver à faire adopter un texte sur l'abolition de la peine de mort, les abolitionnistes comme Clémenceau, Jaurès et Brillant se serviront également des cordons de la bourse du bourreau pour que cesse les exécutions. En 1908, ils obtiendront la suspension de ses gages. Entre 1901 et 1906, les exécutions seront suspendues. Pendant ce temps, Anatole Deibler devient représentant en vin.
tf1.fr : Dans votre ouvrage, on apprend que l'arrivée de la guillotine en 1792 est une "révolution démocratique" …
Gérard. A. Jaeger : Complètement. La peine de mort est vieille comme la vie, serais-je tenté de dire. Le châtiment a toujours existé. Mais plus la société évolue, plus elle se civilise. Avant, on tranchait, on coupait, on cisaillait, on brûlait. Avant la guillotine, ce fut également la corde et le billot : la première pour les roturiers, le second pour la noblesse. En 1792, aussi surprenant que cela paraisse, l'arrivée de la guillotine en France est apparue comme une grande révolution démocratique : la même mort appliquée à tous. Une humanisation de la peine de mort aussi, la guillotine rendait les souffrances plus brèves.
A partir de 1792, l'utilisation de la Veuve devient permanente. La dynastie des Deibler va donner le fin du fin de la mécanique, notamment Anatole. Il a amélioré la guillotine pour rendre encore plus rapide le passage terrifiant de la vie à trépas (en installant un roulement à bille, en améliorant le positionnement des poignées sur le montant pour que deux doigts suffisent à faire tomber la lame). Pour lui, c'était une question de dignité. Ce n'était pas un sanguinaire. Il accomplissait un acte légal de la République. Il voulait le faire dignement, en honnêteté morale et intellectuelle.
ref : Anatole Deibler, l'homme qui coupa 400 têtes, de Gérard A; Jaeger, Editions du Félin, sortie en septembre 2001.
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