Malraux, mythes et faiblesses d'un homme d'action

Par Franck LEFEBVRE, le 04 novembre 2001 à 16h30 , mis à jour le 02 novembre 2001 à 16h58

Né en 1901, André Malraux aurait eu 100 ans ce 3 novembre. A l’occasion de cet anniversaire, les éditions du Félin publient "Petit tour autour de Malraux", de Brigitte Friang, qui l’a connu pendant 28 ans. On y découvre un personnage volontiers déroutant, mythomane par jeu, mais toujours fascinant. Entretien avec Brigitte Friang, admiratrice peu complaisante de Malraux.

andre malraux © INTERNE

tf1.fr : Après l'avoir côtoyé presque trente ans, comment considérez-vous aujourd’hui André Malraux ?

Brigitte Friang (1) : Il représente et a toujours représenté pour moi quelqu’un d’extraordinaire – et ce jusqu’à sa mort. Je me souviens encore aujourd’hui du premier coup de téléphone que je lui ai passé. J’ai dû mettre une heure avant de me décider à composer ce numéro :Molitor 33-65, qui est depuis resté gravé dans ma mémoire. Il faut dire que Malraux, à l’époque, c’était une telle figure… Il y avait de quoi être tétanisée ! Et même si l’on dit toujours qu’il n’y a pas de grands hommes pour leur valet de chambre, les années que j’ai passées auprès de Malraux n’ont en rien entamé ce respect. Même si tout le monde a des faiblesses…

tf1.fr : Quelles étaient les plus marquantes de ces faiblesses ?

Brigitte Friang : Malraux avait une certaine tendance à la mythomanie. Il a laissé se créer autour de lui un personnage mythique. Il a ainsi laissé se développer la légende d’un Malraux-Garine, commissaire du Kuomintang à Canton (2). Autre chose : c’était un homme d’une culture

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2001, l'année Malraux

 

Biographies :


Malraux, une vie dans le siècle
(Jean Lacouture, 1976) -Seuil, collection Points/Histoire

Album Malraux (Jean Lescure, 1986) -Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade

André Malraux, la création d'un destin (Biet, Brighelli, Rispail, 1987) - Gallimard, collection Découvertes

Malraux (Curtis Cate, 1993) - Flammarion

 

absolument fabuleuse. Il n’avait pourtant pas fait d’études, il n’avait même jamais passé son bac. Mais il se plaisait à laisser croire et laisser dire qu’il avait fait l’école des Langues Orientales. Etait-ce mentir, pour lui ? Il m’est arrivé de rencontrer des personnages véritablement mythomanes – et le plus souvent, lorsqu’ils racontent des histoires, ils sont sincères. Malraux, lui, a plutôt laissé raconter des choses sur son compte. Simplement, il n’a pas démenti.

J’ai aussi parfois pensé qu’il aurait dû s’engager davantage. Lors des événements en Algérie, par exemple, il est toujours resté très discret, alors qu’il avait été très engagé contre le colonialisme en Indochine. Je pense que, là, il n’a pas fait ce qu’il aurait dû.

tf1.fr : Comment était Malraux au quotidien ?

Brigitte Friang : Il était très entier dans ses participations. Malraux, ministre, était extraordinairement précis et présent. C’est tout de même assez curieux, quand on voit le reste du personnage : c’était une de ses facettes complètement différente des autres. Il n’était pas très gai : il riait très, très rarement. Il souriait beaucoup ; il avait ce sourire étonnant, avec les coins de la bouche relevés, comme un boddhisatva ; mais je pense l’avoir vu prendre un seul fou rire en trente ans. Il a toujours été hanté par la mort et entouré de drames. En 1961, par exemple, quand ses deux fils sont morts dans un accident de voiture, ses tics l’ont abandonné. Il avait des tics épouvantables, qui ont beaucoup augmenté avec l’âge – il avait par exemple ces reniflements très impressionnants, qui se transformaient parfois en hennissements… Eh bien, il paraît que, d’un seul coup, il a eu un visage de marbre. Mes camarades m’ont dit alors qu’ils souhaitaient le retour de ses tics, tellement il était impressionnant de le voir avec ce visage devenu immobile.

tf1.fr : Entre légende volontairement entretenue et vrais mensonges, comment était le "vrai" Malraux ?

Brigitte Friang : Je crois que le "vrai" Malraux était complètement inaccessible. Bien qu’ayant vécu presque trente ans dans son entourage, je ne pourrais pas prétendre bien le connaître ; et je ne pense pas que qui que ce soit puisse dire qu’il a très bien connu Malraux. Ce côté inaccessible était aussi une image qu’il entretenait. Malraux était un romantique, au fond, et un romancier ; je pense que tout cela l’amusait. Il écrivait sa vie, il romançait sa vie ; et à certains moments, peut-être s’amusait-il aussi à y croire…

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(1) Résistante à 19 ans, rescapée de Ravensbrück, Brigitte Friang a été une des rares journalistes de sa génération à couvrir la guerre d'Indochine de 1951 à 1954, Suez en 1956, la guerre des Six-jours en 1967, l'offensive du Têt sur Saïgon en 68. Elle fit partie de "la bande à Malraux" (notamment comme attachée de presse) depuis l'aventure du Rassemblement pour le peuple français (RPF) jusqu'au retour du général de Gaulle aux affaires, quand l'ancien combattant de la guerre d'Espagne devint son ministre d'Etat. C'est elle qui tient dans les Antimémoires le rôle symbolique des femmes déportées, "ce peuple dérisoire des tondues et des rayées, notre peuple".

(2) Les Conquérants , un des premiers romans de Malraux, publié en 1928, présente la chronique romancée de la Révolution chinoise dans sa première période, celle de Canton. On y voit Garine, un des personnages principaux, chargé de la propagande pour le Kuomintang.

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Brigitte Friang, Petit tour autour de Malraux, éditions du Félin, 220 pages, 19,05 euros/124,95F.

Photo d'ouverture : André Malraux - Photo AFP

Propos recueillis

Par Franck LEFEBVRE le 04 novembre 2001 à 16:30
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