"Les policiers souffrent d'un sentiment d'abandon !"

Par Philippe MATHON, le 10 novembre 2001 à 15h58 , mis à jour le 09 novembre 2001 à 16h06

Dominique Achispon est secrétaire régional du Syndicat National des officiers de police (SNOP) en Ile-de-France. Samedi matin à Paris, il a mené la grande manifestation nationale des policiers. Il évoque pour tf1.fr le quotidien d'une profession confrontée "aux pires difficultés de son histoire".

dominique achispon police snop © INTERNE

tf1.fr : Quel message souhaitez-vous faire passer à l'occasion de cette grève nationale, samedi à Paris ?

Les officiers de police sont en colère. Recrudescence des violences urbaines, dangerosité du métier, conditions de travail en constante dégradation, mépris d'un ministre pour les avancées sociales, faiblesse des rémunérations… Aujourd'hui, on ne peut plus faire convenablement notre travail. Ce que nous demanderons samedi à nos collègues officiers de police, c'est d'appliquer la loi avec nos moyens. Si un juge nous envoie une commission rogatoire à faire en un mois, nous lui dirons que cela prendra deux mois. Si on nous demande d'aller "chercher" quelqu'un dans une cité et que l'on n'est que deux, j'attendrais du renfort. Mais il nous est difficile d'entamer une grève du zèle.

tf1.fr : Vous avez travaillé 11 ans à la Brigade anti-criminalité (BAC) de Seine-Saint-Denis. Le métier a-t-il changé ?

Il y a beaucoup plus de violence aujourd'hui. On a franchi un palier dans le non-respect de la police. Là où il fallait deux ou trois fonctionnaires pour intervenir dans une cité, il en faut maintenant le double. A savoir deux véhicules emportant à chaque fois trois fonctionnaires, le premier véhicule "surveillant" l'autre. Si aujourd'hui les collègues se déplacent dans un seul véhicule, soit la voiture est retournée, soit ils essuient des jets de pierres.

tf1.fr : L'état d'esprit des délinquants a changé ?

Incontestablement. On a maintenant une génération qui ne perçoit pas les risques qu'ils encourent. Plus grave encore, les délinquants sont de plus en plus jeunes. Problème : on ne fait rien pour les en dissuader. Un exemple : un policier interpelle à plusieurs reprises un mineur. Il appelle le juge pour lui signaler. Et bien, la plupart du temps, le magistrat ne pourra pas le recevoir tout de suite et le délinquant repartira dans la nature.  Bien sûr, il ne s'agit pas de mettre un jeune de 14 ans en garde à vue ! Mais il faut à tout prix lui faire comprendre que la prochaine fois, il y aura sanction. Or, ce discours n'existe plus. On n'arrive plus à faire face.

tf1.fr : La faute à la justice ?

Je ne pense pas que la justice soit laxiste par philosophie, mais par manque de moyens. Parfois, un seul magistrat a 200 à 300 gardes à vue à gérer en une journée ! Comment voulez-vous qu'à un moment ou à un autre, le magistrat ne commette pas un impair en remettant dehors un malfrat qui possède déjà un beau "palmarès" ?

tf1.fr : Vous êtes en guerre contre la loi sur la présomption d'innocence...

Cette loi, c'est la mèche qui a allumé un tonneau de dynamite ! En remettant systématiquement les délinquants dehors, en alourdissant la procédure par la multiplication des PV, on a instillé chez les policiers un sentiment d'abandon, de mépris et défiance. Nos collègues sont exaspérés, écœurés. Heureusement, ils sont responsables. Mais je prie tous les jours pour qu'il n'y ait pas de bavure...

tf1.fr : Les drames d'Amiens, Plessis-Trévise et Saint-Ouen montrent qu'aujourd'hui, les délinquants n'hésitent plus à tirer sur la police pour assurer leur fuite. Comment éviter cela ? Certains évoquent la fatalité, la loi du métier…

Non, il faut simplement appliquer la loi. L'appliquer strictement. Aujourd'hui, le type condamné à un an ferme fait en moyenne, avec le jeu des remises de peine, au maximum deux mois. Il faudrait qu'il purge l'intégralité de sa peine. En revanche, pour les mineurs de moins de 16 ans, il faudrait pouvoir les mettre en détention provisoire. Comment se fait-il qu'on ne puisse le faire alors qu'à 16 ans, la société l'estime suffisamment responsable pour ouvrir un compte en banque ou conduire une voiture ?

tf1.fr : Pour le budget 2002, Daniel Vaillant prévoit "un milliard de plus pour la police", soit une augmentation de 4,5%…

Cela aurait dû être fait il y a 2 ou 3 ans ! Le malaise est beaucoup plus profond que cela. Quand vous prenez les budgets police-gendarmerie-justice, c'est-à-dire toutes les personnes qui luttent pour la sécurité au quotidien, vous arrivez à moins de 1% du PIB. En Grande-Bretagne, Allemagne ou Italie, on monte à près de 3% ! Il y a du pain sur la planche.

tf1.fr : Que pensez-vous du travail du ministre de l'Intérieur ?

Je crois qu'il reste trop souvent Place Beauvau… Il délègue trop à des technocrates qui ne connaissent pas la réalité du terrain. Résultat ? Il est dépassé par les événements. J'ai le souvenir de Chevènement et de Pasqua venus sur le terrain, en Seine-Saint-Denis, pour comprendre ce qu'il s'y passait. C'était autre chose.

Par Philippe MATHON le 10 novembre 2001 à 15:58
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